Portraits - Voix

Jakub Józef Orliński Une voix de velours

Jakub Józef Orliński Partager sur facebook

Avec une vidéo sur youtube affichant plus de 3 millions de vues, le contre-ténor polonais Jakub Józef Orliński pourrait fort bien se mesurer à nombre de vedettes de la musique pop. La nouvelle coqueluche des amateurs de baroque fait cet été escale au festival d’Auvers-Sur-Oise, seule étape francilienne d’une vaste tournée en France.

Dans la fameuse vidéo mentionnée plus tôt, il ne s’agit nullement de la reprise d’un tube de Lady Gaga ou Beyoncé, mais bien de l’air Vedrò con mio diletto de Vivaldi, dans lequel la tenue vestimentaire pour le moins détendue de notre chanteur (chemise estivale, bermuda et baskets) a suscité la sympathie générale et contribué à un engouement d’une ampleur inédite  : « Rien de cela n’était intentionnel. J’ai remplacé un artiste au pied levé pour une émission sur France Musique et lorsque j’ai appelé les organisateurs pour demander s’il y avait une tenue obligatoire, ils m’ont répondu : «  C’est une émission de radio, personne ne vous verra  ». Nous étions à Aix-en-Provence et il faisait tous les jours 34 degrés, je me suis donc habillé de la manière que vous pouvez voir sur la vidéo. Mais quand je suis arrivé en compagnie d’Alphonse Cemin, mon pianiste, on nous a informé qu’il s’agissait d’un live public et qu’il était diffusé en streaming sur Facebook. Il était trop tard pour retourner à la maison prendre d’autres vêtements et nous avons dû suivre le mouvement ». Tout cela serait resté naturellement anecdotique sans la dimension musicale, le timbre au velours évident soutenant une expressivité porteuse d’un potentiel émotionnel non moins patent, qualités qui expliquent les sollicitations pleuvant actuellement sur notre chanteur, du Festival d’Aix-en-Provence à celui de Glyndebourne. 

Baroque et breakdance

Une autre particularité de Jakub Józef Orliński réside dans la pratique du breakdance qui, en dépit d’une carrière de chanteur toujours plus accaparante, reste chère à son cœur : « J’ai passé plusieurs concours, je me suis produit dans des spectacles comme danseur et j’ai tourné dans des publicités en faisant usage de mes aptitudes dans ce domaine, mais je ne dirais pas que j’ai eu une carrière de breakdancer. J’ai toujours mon groupe (le Skill Fanatikz Crew) et ils sont comme ma deuxième famille. Je danse toujours beaucoup, parce que le breakdance est une partie importante de mon existence, un véritable style de vie. Dorénavant, je ne peux plus participer à autant d’événements de breakdance que je le souhaiterais, mais je m’entraîne encore beaucoup et je continuerai à le faire ».

Pour qui se demande ce qui rapproche ces deux formes d’expression artistique, la réponse s’avère somme toute évidente : « La plus importante similitude reste la liberté. Dans la musique baroque, on peut montrer sa créativité en chantant ses propres ornements dans les reprises de l’aria da capo. Dans le break, il n’y pas de bonnes et de mauvaises manières de faire les choses, je peux combiner tous les mouvements que je veux, ce qui procure le même sentiment de liberté et de créativité. Parfois, quand je chante un air, je cherche à retrouver le même sentiment que je ressens en faisant un mouvement précis dans le break. Cela m’aide à trouver une manière nouvelle, fraîche, de tracer une phrase musicale. J’ai bien conscience que cela peut paraître bizarre, mais je danse et je chante en même temps depuis des années, et cela fonctionne pour moi ».

Derrière ces particularités, l’histoire de notre chanteur recèle des éléments on ne peut plus sérieux. Ainsi de ses débuts musicaux qui se sont effectué sous des auspices pour le moins rigoureux : « J’ai débuté dans un chœur grégorien amateur mêlant des voix d’hommes et d’enfants. J’y ai passé douze ans et je dois dire que j’y ai appris beaucoup de choses. Le chœur a développé ma musicalité, il m’a enseigné comment unir ma sonorité avec celles des autres chanteurs ou des instruments, il m’a appris à écouter et à réagir en fonction. Ces compétences extrêmement importantes influencent réellement mon chant en tant que soliste ».

Attirer de nouveaux publics

Le passage à la voix d’adulte s’effectua logiquement au terme de cette formation fondamentale : « Je chantais déjà comme alto enfant dans le chœur et je me suis ensuite essayé pendant un court moment aux lignes de baryton-basse. Mais lorsqu’avec des camarades, nous avons formé un petit ensemble vocal émanant de ce grand chœur, il nous fallait des voix hautes. Un ami, Piotr, et moi étions les plus jeunes de ce groupe et on nous a gentiment incités à chanter comme contre-ténors. À vrai dire, à cette époque, nous ne savions pas que l’on appelait cela la voix de contre-ténor. Nous explorions simplement nos voix, avec pour objectif qu’elles sonnent bien. Nous étions de très grands fans des King’s Singers, et je vouais une très grande admiration à leur pupitre de contre-ténors ». Il a fallu par la suite consolider les dons naturels : « Nous avons ensuite suivi des master class lors desquelles nous essayions de travailler nos voix d’un point de vue technique. J’ai commencé ensuite à lire des textes sur la manière dont tout cela fonctionnait. La voix de contre-ténor n’est peut-être pas naturelle, mais sur la plupart des points, elle fonctionne exactement de la même manière que les autres voix. J’ai donc le sentiment que le travail de base est le même pour tous les chanteurs au début de leur carrière ».

Le sérieux de cette formation initiale n’empêche nullement notre chanteur d’afficher sa volonté de bousculer un peu le cérémoniel trop compassé de la musique classique, le succès lui procurant les moyens de cette ambition  : « Comme beaucoup, j’ai bien sûr le désir de faire entrer de nouveaux publics dans le monde de la musique classique. Jusqu’à maintenant, cela fonctionne assez bien, je pense, et j’aperçois lors de mes concerts beaucoup de nouveaux-venus qui, plus tard, m’écrivent pour me décrire leur expérience, ce qui est extrêmement sympathique. J’essaie toujours, après un concert ou une représentation d’opéra, de parler avec le public. J’aime cela. Si j’avais une chose à dire à mes fans, ce serait : n’ayez pas peur de me contacter, car si j’en ai le temps, je vous répondrai ».

Enregistré avec ses complices du Pomo d’Oro, son premier disque récital publié l’an passé par Warner et intitulé très éloquemment Anima sacra, lui a permis de déployer toute la musicalité dont il est capable. C’est ce programme consacré à des joyaux souvent inédits de la musique sacrée italienne (et avec la même formation) que nous retrouvons à Auvers-sur-Oise. Les places vont être chères...

 Yutha Tep

Du Tac au Tac

  • Votre son préféré ?

    Celui de la nature.
  • Votre compositeur préféré ?

    Je n’en ai pas, mais je chante actuellement Händel, c’est peut-être lui.
  • Votre œuvre pour une île déserte ?

    Tellement difficile de répondre. Une pièce minimaliste pour piano ?
  • L’œuvre que vous auriez voulu créer ?

    Un arrangement pour orchestre et contre-ténor de « Cry me your river » de Justin Timberlake.
  • Le livre qui a marqué votre vie ?

    Le Petit Prince.
  • L’objet qui vous suit partout ?

    Une bouteille d’eau réutilisable.
  • Le métier si vous n’étiez pas un musicien ?

    Un jardinier, pour soigner les jardins des châteaux de la Loire.
  • En quoi voudriez-vous vous réincarner ?

    C’est comme dans la chanson de Coke Escovedo : « Je ne changerais rien si je devais revivre ma vie entièrement ». Je recommande vivement l’écoute de cette chanson.

2 CD

  • Anima Sacra

    Anima Sacra

    Airs sacrés de Fago, Heinichen, Sarro, Feo, Zelenka, Hasse… Il Pomo d’Oro, Maxim Emelyanychev (direction). 1 CD Erato / Warner Classics
  • Georg Friedrich Händel / Enemies In Love

    Georg Friedrich Händel / Enemies In Love

    Airs & duos extraits de Tamerlano, Orlando, Partenope, Ariodante… Natalia Kawałek (soprano), Il Giardino d’Amore, Stefan Plewniak (direction). 1 CD Ëvoe Records.