Portraits - Voix

Jean Teitgen Basse noble

Jean Teitgen
Jean Teitgen est aujourd’hui l’une des basses françaises les plus sollicitées.
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Si les barytons français occupent glorieusement les scènes internationales (on ne les citera pas, de peur d’oublier honteusement un ou deux noms), les voix de basse sont bien plus rares. S’impose à tous, cependant et de plus en plus, le nom de Jean Teitgen.

Curieusement, avec une ampleur vocale déjà saluée un peu partout (notamment à l’Opéra Comique), Jean Teitgen n’effectue qu’en ce moment ses débuts à l’Opéra de Paris : « Je fais mes premiers pas à l’Opéra de Paris avec deux productions successives, Les Contes d’Hoffmann dans lesquels je chante deux rôles, Luther et Crespel, puis Yvonne, Princesse de Bourgogne de Boesmans où j’incarne le Chambellan. C’est une institution d’un niveau énorme et on ressent globalement un grande bienveillance à l’égard des artistes ». Si Luther et Crespel ne lui causeront guère d’anxiété, le Chambellan s’avère une toute autre affaire : « Il s’agit ici d’une musique assez mélodique, très bien écrite pour les voix qui ont de très jolies choses à chanter, mais elle reste difficile à interpréter. Mon rôle n’est pas insurmontable du point de vue de la technique vocale ; sur le plan rythmique en revanche, il y a beaucoup d’embûches. L’harmonie est complexe et il est donc nécessaire de rester très attentif pour trouver la note juste. Dans la mesure où je ne suis pas encore très familier de la création musicale, cette partition reste un défi ». Avec la rigueur caractéristique dans la préparation qui le fait apprécier des scènes lyriques, Jean Teitgen réservera certainement un sort enviable à cette musique.

Toutefois, si ces débuts à l’Opéra de Paris offrent leur lot de satisfaction, le port d’attache musical de Jean Teitgen est sise Avenue Montaigne : « Le Théâtre des Champs-Élysées est un peu ma maison, je dois le dire. Je vais y chanter Frère Laurent dans Roméo et Juliette en version de concert le 1er avril prochain, puis Sénèque dans Le Couronnement de Poppée, pour lequel je suis ravi de retrouver Christophe Rousset. Avec lui, j’ai chanté et enregistrer Bellérophon de Lully. Ce sera mon deuxième opéra de Monteverdi aux Champs-Élysées puisque j’ai déjà incarné Neptune dans Le Retour d’Ulysse il y a deux ans. J’ai fait mes débuts dans cette maison en 2014 dans Castor et Pollux de Rameau avec Hervé Niquet, et c’est suite à cette production que Michel Franck m’a permis de faire ma prise de rôle en Arkel ».

Grandeur et noblesse de la voix

Arkel figure parmi les personnages qui accompagneront certainement notre basse, la grandeur de sa voix et la noblesse de son chant seyant idéalement ce personnage majestueux : « Aborder Arkel m’a énormément fait progresser et je vais le reprendre deux fois la saison prochaine. Il y a beaucoup de rôles français qui me vont très bien, évidemment : Méphisto dans Faust de Gounod ou tous les rôles de diable dans Les Contes d’Hoffmann m’iraient très bien, je ne les ai pas encore chantés mais je me sens prêt à les aborder ». La diction parfaite de Jean Teitgen fait merveille dans notre patrimoine musicale mais l’opulence de la voix trouve bien sûr à s’épanouir ailleurs, même si notre chanteur s’est toujours montré d’une prudence admirable : « Je suis ce qu’on définit habituellement comme une basse noble, ou basse chantante. Pour le moment, je ne me frotterai pas à Sarastro dans La Flûte enchantée ni Osmin dans L’Enlèvement au Sérail, ni à certains rôles de basse profonde, ce que je ne suis pas. Pour le moment, mon cœur de répertoire est donc italien. Ce sont les basses verdiennes qui me correspondent le mieux. J’ai chanté Fiesco dans Simon Boccanegra à deux reprises, même si je l’ai refusé un premier temps, parce que je ne sentais pas prêt. Mais si l’on prend Don Carlo, je suis plus Philippe II que le Grand Inquisiteur. Mais les choses évoluent aussi dans le temps et les changements pour une voix grave peuvent être spectaculaires entre 30 et 40 ans. Pour les autres compositeurs italiens, je peux citer Raimondo dans Lucia di Lammermoor, que j’ai incarné à plusieurs reprises. Je peux aussi chanter le rôle-titre de Mefistofele de Boito, ce que j’espère faire bientôt. Mais Rossini n’est pas pour moi, ma voix est trop large, il faut une basse plus légère, plus à l’aise pour les coloratures dans le haut de la tessiture. J’ai fait Gessler de Guillaume Tell à l’Opéra de Lyon mais ce rôle est particulier, de même que Basilio dans Il Barbiere, que j’ai aussi chanté. De nombreux collègues le font bien mieux que moi ».

On ne saurait passer sous silence les incursions dans d’autres écoles nationales : « Un ami m’a proposé Wotan ! J’ai évidemment dit non. Quand je serai plus vieux, pourquoi pas. Cette vocalité est tellement particulière, voire un peu effrayante, comme beaucoup de rôles wagnériens, et demande un énorme travail. J’ai déjà chanté Heinrich dans Lohengrin, qui est certainement la partie la plus difficile que j’ai jamais affrontée dans ma vie. Je devais le reprendre aux Champs-Élysées en version de concert avec Roberto Alagna dans le rôle-titre mais cela ne s’est pas concrétisé ».

Avec un calendrier bien rempli, Jean Teitgen n’a peut-être qu’un seul regret : « Je rêve de rechanter un jour Leporello dans Don Giovanni ! Je ne l’ai fait qu’une seule fois, c’était à l’Opéra de Rouen. Ce fut l’un des plus grands plaisirs sur scène de toute ma carrière et, malheureusement, on ne me l’a plus jamais reproposé ». Puisse le futur réparer cette injustice !

 

Yutha Tep