Portraits - Voix

Karine Deshayes vous avez dit mezzo ?

Karine Deshayes
© Aymeric Giraudel
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On a souvent dit que les chanteurs hexagonaux s’illustraient plus aisément hors de nos frontières : ce n’est pas le cas de Karine Deshayes. la mezzo française a construit une carrière exemplaire la menant désormais dans des maisons internationales éminemment prestigieuses, tout en occupant copieusement les scènes françaises. Rencontre avec une artiste dans la plénitude sereine de son art et d’une modestie irrésistible.

Collègues musiciens, chefs d’orchestre et directeurs d’opéra vous le diront : on ne trouvera pas personnalité plus attachante ni plus rigoureuse que Karine Deshayes. Face à un calendrier infernal la conduisant de l’Opéra de Paris au Metropolitan de New York, en passant par le Liceu de Barcelone ou l’Opéra de San Francisco, sa préparation musicale et sa prudence vocale constante prennent un relief évident. Depuis son apparition sur les scènes lyriques, il y a plus de quinze ans, la mezzo française n’a jamais perdu de vue ce qui, pour un chanteur, reste l’essentiel. Ou plutôt les essentiels : « Mon centre demeure envers et contre tout ma voix. J’ai une technique vocale unique pour affronter les différentes partitions et le reste est une histoire de styles. Ma voix est comme un instrument et j’essaie donc d’être le plus proche possible du style du compositeur. L’autre maître-mot, c’est tout simplement le plaisir, plaisir de faire de la musique ensemble, de la partager. A ce jour, et je touche du bois, je peux dire que j’ai eu l’immense chance de toujours avoir travaillé au sein d’équipes formidables ».


Que de chemin parcouru depuis les réalisations baroques des débuts. Grande, la voix l’est incontestablement devenue et « passe » crânement l’immensité de l’Opéra Bastille : « J’ai du mal à estimer ma voix en termes de volume. Quand je faisais du répertoire baroque ou Mozart dans mes premières années, ma voix était sans doute plus petite. Je n’ai pas commencé par Verdi ou Wagner, que certaines voix au matériel énorme abordent d’emblée. On m’a très vite proposé des rôles trop larges, trop graves ou trop aigus, mais j’ai toujours conservé la plus grande prudence, parce que la voix est un instrument fragile. Je suis allée tout simplement là où elle me portait. Je me dis que tant que la mienne demeure souple, tant que je peux vocaliser, je continuerai à chanter des partitions baroques ou Rossini. Par la suite, quand je le pourrai moins, j’irai vers des rôles de caractères parce que nous, les mezzo-sopranos, avons la chance d’avoir cette possibilité ».


Pas de frustration chez notre chanteuse, qui n’a cessé d’aimer ce qu’elle chantait : « Je n’ai jamais rêvé de chanter des rôles vers lesquels ma voix ne me portait pas. J’ai la chance d’être mezzo, ou soprano II pour reprendre la terminologie baroque – remarquez que, du temps de Mozart, nous étions toutes sopranos. J’ai eu aussi le privilège d’incarner des rôles de travesti, ce qui est formidable en termes de jeu scénique. Jusqu’à maintenant, donc, j’ai toujours accepté ma voix, même si dans l’absolu, comme tout le monde, je rêve de pouvoir chanter La Traviata ou Tosca. Cela dit, je rêve aussi de chanter Posa dans Don Carlo de Verdi mais je me console en allant écouter les amis et collègues barytons. Je me sens déjà très chanceuse de pouvoir chanter du baroque que j’adore, la période classique que j’aime tout autant, et maintenant des pièces du XIXe et du XXe dont je raffole également ».


Mais quelle est donc cette voix ? Soprano II, mezzo aigu, la terminologie vocale cerne avec peine ces tessitures entre deux eaux, dont la singularité pourrait se révéler handicapante mais « colle » parfaitement à d’innombrables partitions des siècles passées : « Les gens parlent de mezzo-soprano ou de soprano dramatique, mais les tessitures sont souvent complètement égales. Ce qui ne cesse de m’étonner, c’est que ma voix est en train de monter vers l’aigu alors que beaucoup de personnes me disent que je n’ai rien perdu dans le grave. Elle se développe aussi dans le medium et c’est grâce à cela que j’ai pu, par exemple, chanter La Navarraise de Massenet ou Le Chant de la Terre de Mahler, qu’il y a dix ans, je n’aurais pas pensé aborder un jour. J’ai eu le plaisir de faire le rôle-titre de Cendrillon de Massenet, une musique à l’écriture de soprano centrale avec des aigus. Le fait que l’opéra français soit prodigieusement riche en rôles entre deux tessitures, constitue une aubaine incroyable, d’autant qu’il s’agit évidemment de ma langue natale ».


Le patrimoine musical français a bien de la chance de pouvoir s’appuyer sur une artiste de ce calibre, qui le défend partout dans le monde. A l’Opéra de Paris, après Charlotte de Werther en début d’année, c’est toutefois la langue italienne qui va l’accaparer. Dans I Capuleti e i Montecchi de Bellini, elle retrouve ce belcanto romantique que sa technique vocale lui permet clairement : « Dans le belcanto, il y a de grandes ouvertures qui se présentent, notamment pour les rôles de femmes dans des opéras de Donizetti tels que Maria Stuarda, Roberto Devereux ou Anna Bolena – j’ai déjà chanté beaucoup de rôles d’hommes. Ce que j’aime dans le belcanto, c’est que la ligne vocale agit comme un baume – lorsque c’est bien écrit naturellement. En outre, il y a ces variations que l’on peut chanter dans les airs, et qui sont donc vraiment adaptées à soi-même. Cela fait évidemment penser au baroque et à ses aria da capo ».

 

De Roméo à Bastille, à Poppea à Garnier

 

Un mois plus tard, elle endosse de nouveau les atours de la vénéneuse Poppea monteverdienne, dont elle a fait la connaissance à Bordeaux en 2009 : « J’avoue avoir été surprise quand Isabelle Masset m’a proposé ce rôle, parce que j’avais évidemment pensé plutôt à Ottavia. Mais je dois dire qu’avec un Nerone ténor, il était très juste d’avoir une Poppea mezzo ! Dans cette musique, la ligne de chant est totalement calquée sur la ligne de la langue parlée. Il faut avoir une conscience totale de ce qu’on dit, donc avoir la traduction du texte parfaitement en tête. Cette Poppea à Bordeaux a été mon premier Monteverdi, j’étais donc ouverte à toutes les propositions, parce que notre travail consiste aussi à écouter ce qu’on nous dit. J’ai eu un contact formidable avec Rinaldo Alessandrini par lequel je me suis totalement laissé guider. Cette œuvre est d’une telle modernité ! Il y a d’abord le sujet, qui est d’une actualité brûlante, si j’ose dire, car il traite de personnages qui agissent résolument en fonction de leurs objectifs. Il y a aussi une sensualité incroyable, dans le texte, mais surtout la musique. Mais je dois dire que je retrouve la même sensualité quand j’interprète des mélodies françaises : c’est le plaisir qu’on a à dire les mots, à les goûter ».

 

Difficile de résister à la gourmandise musicale qui illumine ses yeux quand elle évoque la musique, à cette envie palpable de chanter et de partager avec son public le plaisir qu’elle éprouve à monter sur scène.

Yutha Tep