Portraits - Voix

Pretty Yende la voix fulgurante

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Pretty Yende mène une carrière comme il y en a peu dans le monde lyrique. En l’espace de cinq années, la soprano sud-africaine a conquis les scènes les plus illustres de la planète. L’Opéra de Paris n’a guère attendu pour fidéliser une chanteuse que les maisons d’opéra s’arrachent.

Pour évoquer l’ascension fulgurante de Pretty Yende, la formule la plus souvent reprise est celle du conte de fée. La magie est là, certes, celle d’une voix mordorée couronnée d’aigus scintillants. Mais cette voix si rare n’a nullement fait son apparition grâce à un simple coup de baguette magique : elle résulte, bien au contraire, d’un travail acharné consenti par une jeune fille dont la personnalité radieuse se double d’une volonté de fer. Il est tentant de retracer le parcours merveilleux de Pretty Yende qui semble parfois avoir du mal à réaliser le chemin parcouru, mais il nous semble plus judicieux « d’entrer dans le vif du sujet » – et de découvrir ainsi toute la vivacité d’une tête bien faite. Pretty Yende porte sur son chant un regard dont on ne peut qu’admirer la lucidité : « Il est certain que je suis une soprano lyrique, avec une souplesse me permettant les coloratures, une souplesse obtenue grâce à beaucoup de travail et à l’exploration du répertoire belcantiste. Les Italiens me qualifieraient certainement de lyrique léger mais ma couleur vocale fait penser que je me dirige vers un vrai lyrique. D’ailleurs, au tout début, quand j’ai entamé mes études en Afrique du Sud, je me préparais effectivement à devenir un vrai soprano lyrique, avec des rôles comme Fiordiligi ou la Comtesse dans Mozart, Magda dans La Rondine. Mais quand j’ai intégré l’académie de La Scala de Milan, on m’a dit que oui, ma voix allait dans cette direction, mais que j’avais le temps, qu’il me fallait d’abord en apprendre plus au sujet de ma voix. Pour être honnête, je n’aurais alors jamais pensé pouvoir chanter un jour le répertoire que j’aborde actuellement ».

Apprendre le métier de chanteuse avec Lucia

Les prix remportés en 2009 au Concours Hans Gabor Belvedere et au Concours Montserrat Caballé, puis surtout le Premier Prix du Concours Operalia en 2011 auraient pu causer une précipitation néfaste mais Pretty Yende a su garder la tête sur les épaules : « J’éprouve une grande gratitude envers les professeurs et mentors que j’ai pu rencontrer tout au long de ma carrière, qui m’ont toujours conseillé de ne pas me précipiter trop tôt vers le grand répertoire. En particulier, suivre l’enseignement de Mirella Freni dans le belcanto m’a permis de vraiment connaître ma voix. Lorsqu’une artiste comme Mirella, avec l’incroyable carrière qui a été la sienne, me conseille de faire ceci ou cela, il est évident qu’elle sait de quoi elle parle. Le belcanto n’est pas le répertoire le plus facile à chanter mais il donne un schéma directeur si l’on veut apprendre comment utiliser sa voix, ses couleurs, sa musicalité, sa souplesse etc. Il m’a permis d’acquérir une base solide pour développer ma technique ».

Pour une chanteuse de cet âge, un rôle aussi écrasant que la Lucia donizettienne représente un vrai danger. Ce fut pourtant avec ce personnage que Pretty Yende a fait des débuts triomphaux – c’est un euphémisme – à l’Opéra Bastille, public et critiques rendant les armes devant une incarnation torrentielle et une préparation vocale irréprochable : « Au départ, j’ai refusé ce rôle et il m’a fallu un an et demi de travail avant de me dire que, oui, peut-être je pourrais y arriver. J’ai trouvé plus prudent de faire mes débuts en Lucia non pas à l’Opéra Bastille, mais en Afrique du Sud avec des versions de concert aux côtés de Richard Bonynge. Je voulais le chanter devant des gens qui pourraient le cas échéant me dire : non, ne le fais pas. Or, Richard a été le premier à me dire : tu sais, Pretty, si tu fais les choses bien, tu peux chanter ce rôle pendant très longtemps. Avec les encouragements d’une telle personnalité, j’ai alors accepté Lucia au Deutsche Oper de Berlin. Quand je suis arrivée à Berlin, j’avais conscience qu’il s’agissait d’une partition extrêmement exigeante, mais j’avais le désir d’apprendre avec ce rôle, et de fait, je pense que Lucia m’a enseigné ce qu’était le métier de chanteuse d’opéra. J’avais décidé que, si le public berlinois réagissait négativement à ma Lucia, je la laisserais de côté – et je n’aurais pas accepté Bastille. Mais le public berlinois a dit oui puis j’ai reçu une standing ovation à Bastille ».

Depuis ces représentations parisiennes à l’automne 2016, Pretty Yende a incarné Lucia avec autant de succès au Metropolitan Opera de New York et la retrouvera bientôt au Staatsoper de Munich, mais la réaction du public de l’Opéra Bastille restera gravée dans sa mémoire : « Je suis très vite gagnée par l’émotion à chaque fois que j’y repense. Comme je l’ai dit, il s’agissait d’un rôle que je n’aurais jamais imaginé chanter à mes débuts, et j’avais tellement peur avant de monter sur scène ! Pour être honnête, j’étais inquiète aussi parce que je n’avais jamais vu auparavant une Lucia avec l’allure qui est la mienne. Et pourtant, ce public de Bastille m’a portée de bout en bout. C’est pour de tels moments que j’aime chanter : non pas pour obtenir la gloire, mais pour partager mon chant avec les êtres humains que j’ai devant moi. J’aime Paris et j’envisage d’ailleurs de chercher un domicile ici ».

Heureux mélomane parisien, qui pourra ainsi accompagner l’évolution de cette chanteuse si attachante. À la rentrée, il se verra d’ailleurs offrir une prise de rôle cruciale entre toutes, avec Violetta de La Traviata, archétype des emplois de soprano lyrique : « Il faut absolument se souvenir que je suis encore un bébé et que la voix n’a pas encore effectué toute son évolution. On m’a inculqué la capacité de dire non, de ne pas avoir peur de refuser parce que les opportunités surviennent tôt ou tard. Vous ne pouvez pas imaginer le nombre de fois où j’ai refusé Traviata. Évidemment, tout au fond de moi, il y avait une jeune fille qui se disait : « Je peux le faire, bien sûr que je peux le faire, et tout de suite ». Mais j’ai réussi à dire non parce que je savais que quatre ans plus tard, mon parcours vocal, mon expérience de la scène ou, tout simplement, ma vie personnelle allaient faire que je serais prête pour ce rôle ».

Autant dire que sa Violetta promet d’être aussi marquante que sa Lucia.

Yutha Tep 

DU TAC AU TAC

  • Compositeur préféré ?

    Rossini, parce qu’il est mon porte-bonheur et que sa musique est la base de toute ma technique vocale.
  • Partition pour un île déserte ?

    Le gospel m’inspire immensément, en particulier Bless me de Donald Lawrence et les Tri-City Singers.
  • Votre objet fétiche ?

    Mon téléphone portable. Toute ma vie est dedans, ma famille avec WhatsApp, mes partitions, mes livres etc.
  • Le métier que vous auriez choisi si vous n’étiez pas devenu chanteuse ?

    Il y en a deux : cheffe, parce que j’adore la cuisine ; actrice ensuite, parce que je veux absolument tourner un jour à Hollywood.

CD

  • A Journey

    A Journey

    Airs d’opéra de Rossini, Delibes, Bellini, Gounod, Donizetti. Orchestre symphonique de la RAI, M. Armiliato (direction). 1 CD Sony Classical.
  • Dreams

    Dreams

    Airs d’opéras de Gounod, Donizetti, Bellini, Meyerbeer. Orchestre Giuseppe Verdi de Milan, G. Sagripanti (direction). 1 CD Sony Classical.