Portraits - Voix

Rolando Villazón Ténor en scène

Rolando Villazón
© Patrick Walter-DG
Partager sur facebook

Depuis maintenant quinze ans, le ténor franco-mexicain (il a pris la nationalité française en 2007 et réside à paris) tient en haleine la foule nombreuse de ses admirateurs. C’est que Rolando Villazón ne fait jamais les choses à moitié, tant dans ses incarnations opératiques que dans ses nouvelles activités : celle de metteur en scène (2011 a vu ses débuts officiels avec un « Werther » à l’Opéra de Lyon qui déclencha les passions) et celle d’écrivain (son livre « Jongleries » vient de paraître aux éditions Jacqueline Chambon). Rencontre avec une personnalité chaleureuse, enthousiaste et enthousiasmante, aux idées aussi claires que foisonnantes.

La tradition voudrait qu’un chanteur fasse ses armes dans le répertoire classique (voire baroque) avant de s’acheminer avec prudence dans des répertoires réputés plus lourds, élargissant sa voix au point qu’elle ne peut plus, dit-on, prodiguer les raffinements techniques plus ténus. Rolando Villazón semble effectuer la trajectoire inverse mais ne nous fions pas aux apparences : « C’est vrai, en général, un chanteur commence par Mozart puis Donizetti, Verdi etc. Quand je suis entré au Conservatoire national au Mexique, la première chose que mon professeur m’a fait travailler, ce fut Ich baue ganz de L’enlèvement au sérail. De plus, l’Atelier de l’Opéra de Mexico montait Il Re Pastore. Le ténor qui devait chanter Alessandro s’est vu offrir l’opportunité d’auditionner à Vienne et mon professeur m’a dit: c’est toi qui vas chanter! J’ai monté le rôle comme j’ai pu mais j’ai gardé cette expérience dans mon cœur. Après Ich baue ganz et Il Re Pastore, je me suis dit : il faut avoir une technique solide pour chanter cette musique et être totalement prêt. En outre, à l’époque, chanter Verdi ou Donizetti me venait plus naturellement, ces musiques dans lesquelles un portamento de plus ne fait pas de mal, peut même enrichir la phrase, ce qui chez Mozart n’est pas, certes, impossible, mais doit être choisi et préparé. J’ai donc mis momentanément Mozart de côté. J’ai poursuivi ma carrière, j’ai reçu quelques invitations pour chanter Mozart, certes pas beaucoup, mais Daniel Barenboim par exemple insistait beaucoup pour faire Mozart avec moi. Tout cela, c’était avant mes problèmes de santé dans les années 2000 et après ces derniers, j’ai dû reconstruire toute ma technique vocale ». Cette santé vocale retrouvée coïncidait à vrai dire avec des opportunités alléchantes : « J’ai alors reçu une proposition de Zurich pour faire un Mozart sur instruments anciens, avec William Christie. Je me suis dit : je vais revenir à mes origines et j’ai demandé s’il était possible de faire Il Re Pastore. Zurich a accepté. Ensuite, j’ai reçu une proposition pour faire Don Giovanni à Baden Baden. Je me suis alors mis à lire les lettres de Mozart et je suis tombé amoureux de lui. Plus encore, j’ai senti qu’il était un « copain », et j’ai décidé de continuer l’aventure. J’ai regardé les partitions et je me suis dit qu’il y avait largement de quoi faire un disque ».


Le disque en question, c’est celui qui occupe les bacs de nos disquaires depuis quelques semaines sous étiquette Deutsche Grammophon et qui, surtout, propose des airs de concert pour ténor fort rares. Si certaines voix s’y sont montrées plus précises, l’ardeur du chant soutenue par cette capacité à ciseler le texte s’avère absolument irrésistible. Audace et lucidité pourraient être les maîtres-mots de cet album : « Comme je dis toujours, une fois célèbre, on a une liberté artistique magnifique mais avec cette liberté vient une responsabilité : cette responsabilité, c’est de parvenir à la plus haute qualité, la plus haute authenticité aussi, et de prendre des décisions. Dans le cas de ce disque Mozart, la décision a été de me faire plaisir, bien sûr, mais sans mettre de côté un travail délicat, un travail de recherches qui, je crois, va donner une lumière nouvelle à un répertoire pas si connu. Certains airs de concert ont certainement été enregistrés par Alfredo Kraus, Francisco Araiza ou les grands mozartiens du moment, mais je pense qu’il n’y avait pas encore un projet complet comme celui-ci, qui enrichit notre répertoire de disques ». On ne peut que saluer la passion avec laquelle Rolando Villazón explore les répertoires les plus inattendus s’agissant de sa personnalité vocale : outre Mozart avec William Christie, le ténor s’est lancé avec gourmandise dans Vivaldi avec Fabio Biondi, Händel avec Paul McCreesh ou Monteverdi avec Emmanuelle Haïm. Nul caprice mais des entreprises fort bien préparées : « Il ne faut pas penser aux compositeurs dans une logique chronologique mais les prendre comme des univers, des petits cosmos qui se suffisent à eux-mêmes. Evidemment, ces petits cosmos sont les résultats des temps où ils sont nés et Monteverdi, Händel ou Mozart surgissent dans un certain contexte historique. Mais nous sommes en 2014 et nous, les interprètes, et notre public, nous avons parcouru plusieurs siècles. On ne peut pas pas vraiment essayer de chanter comme on chantait à ces époques. Il faut certes entrer dans un cosmos, faire ressortir les règles, les lignes que demande ce cosmos, et de les suivre avec les individualités et les interprètes que nous sommes. Il est donc important, si je me lance dans l’aventure mozartienne, que j’écoute ses opéras bien sûr, mais aussi ses symphonies, divertimenti, sonates, et surtout sa musique de chambre. C’est dans cette perspective que je me suis plongé dans l’univers Mozart, comme je me suis plongé dans l’univers Monteverdi auparavant. Et j’ai gardé Monteverdi dans mon répertoire parce que le but était d’élargir mon aventure artistique et d’inviter le public qui me suit à effectuer ce parcours avec moi. Et s'il y a des fidèles qui disent: Je n'aime pas trop sa voix dans cette musique, c'est très bien comme ça ».


Soyez-en persuadé, le metteur en scène est aussi exigeant que le chanteur: « Je ne fais pas de mises en scènes très traditionnelles et je peux comprendre qu’elles gênent certains spectateurs. La meilleure critique m’est venue d’un chanteur: dans ma mise en scène de Werther de Massenet à Covent Garden, Alain Vernhes chantait le rôle du Bailli. Il m’a dit : « Rolando, on peut aimer ou ne pas aimer le monde que tu as créé pour Werther, mais on ne peut pas discuter que tu es un metteur en scène ». Venant d’un collègue qui n’a peut-être pas aimé mon concept, je considère cela comme la plus belle des critiques, elle m’a beaucoup touché et aidé à avoir confiance. L’année prochaine, je signe trois mises en scène et je ne veux pas faire un travail traditionnel. Je sais que la critique va être divisée mais je veux faire en sorte que les chanteurs soient satisfaits parce qu’ils sauront exactement ce qu’ils auront à faire, et que cela ne les empêchera pas musicalement de faire leur travail de chanteurs. Et j’espère que le public sera content comme il l’a été pour mes deux précédentes réalisations ».

 

Qu’on se le dise : Rolando Villazón n’aime guère l’eau tiède.

Yutha Tep