Dossiers Musicologiques - Contemporain

Philippe Hersant à l'opéra

Philippe Hersant
Figure très en vue de la musique contemporaine française, Philippe Hersant a composé plus d’une centaine d’œuvres.
Partager sur facebook

Début novembre à l’Opéra Comique, Philippe Hersant nous dévoile « les éclairs », un nouvel opéra narrant l’histoire de Nikola Tesla. Un opus très cinématographique qui marque une évolution dans l’écriture du compositeur français.

Après Le Château des Carpates et Le Moine noir, Les Éclairs est le troisième opéra de Philippe Hersant. Commandée par l’Opéra Comique, l’œuvre est basée sur un roman de Jean Echenoz. Le livret fut tout aussi bien une source d’inspiration qu’un défi au départ, révèle le compositeur : « Quand je l’ai lu pour la première fois je l’ai trouvé difficile à mettre en musique car il est long, avec beaucoup de personnages et beaucoup de scènes. On dirait presque un scénario de film, mais ce côté cinématographique m’a beaucoup plu, le rythme en particulier, qui m’a amené à faire quelque chose de très différent de mes autres opéras. Tout va très vite, tout s’enchaine, comme le titre « Les Éclairs » le laisse supposer. J’ai même essayé d’élaborer des fondus enchainés entre les scènes, c’est-à-dire que le climat joyeux d’une scène s’introduit subrepticement sur le tragique de la scène précédente. Par ailleurs il se trouve que cet opéra, complètement par hasard, se rapproche dans ses thèmes des deux autres que j’ai écrits auparavant. On pourrait même croire que c’est moi qui ai choisi le sujet ! La figure du génie inadapté est commune au Moine noir et au livret d’Echenoz avec la figure de Nikola Tesla. » Le rythme effréné des Éclairs va de pair avec un mélange des atmosphères : « Dans cet opéra on passe sans cesse d’un climat à l’autre, ce qui diffère aussi de mes anciens ouvrages. Au début de l’œuvre on pourrait presque imaginer une comédie musicale Broadway, tandis que la fin misérable du personnage dans la chambre d’hôtel est poignante comme dans un drame. Il y a des scènes qui touchent à l’horrifique, notamment les scènes d’électrocution organisées par Edison. On trouve aussi du registre comique avec le personnage de l’homme d’affaires, ou encore des scènes sentimentales. » Ce patchwork de tons a naturellement amené le compositeur à jouer avec différents styles, qu’il a associés aux différents personnages : « J’ai essayé de donner une individualité bien définie à chaque personnage. Betty est une jeune femme sentimentale dont les chansons s’apparentent à de petites valses un peu naïves. Pour un autre personnage, Norman, j’ai composé un air très jazzy à la Chet Baker, ce qui est une nouveauté dans mon écriture. Edison en revanche a un air très dissonant, plus violent, plus traditionnel de la musique contemporaine. Parker est quant à lui une basse dans la tradition de l’opéra-comique. Pour cette raison on a choisi d’intituler l’œuvre « drame joyeux ». L’oxymore résume bien l’ambiance générale de l’opéra, ainsi que les ambiguïtés du personnage principal, qui est énergique et joyeux d’un côté, mais abattu et tragique de l’autre. » Avec Les Éclairs, on remarque aussi une évolution dans l’écriture vocale et orchestrale de Philippe Hersant par rapport à ses deux autres opéras : « Je me suis retrouvé à devoir mettre en musique de longues conversations alors j’ai adopté un style vocal plus proche du débit de la parole. J’ai aussi choisi un orchestre relativement réduit, ce qui était presque une nécessité parce que l’Opéra Comique n’a pas une très grande fosse. On se rapproche de la musique de chambre par moments car plusieurs scènes se déroulent avec trois ou quatre instruments seulement. »

Composer aujourd'hui

Ayant à peine achevé son nouvel ouvrage lyrique, le compositeur a déjà d’autres projets lancés pour les mois à venir : « Je travaille depuis quelque temps sur une grande pièce chorale pour les chœurs et orchestre Musica Aeterna de Teodor Currentzis. Ce sera une œuvre sacrée, une sorte d’oratorio, dont je dois pour l’instant choisir les textes. Le projet verra le jour à la fin de l’année 2022 en principe. Un autre projet d’opéra est aussi en cours, qui sera créé par l’ensemble La Tempête de Simon Bestion, mais dans 4 ou 5 ans seulement. » Philippe Hersant semble ainsi renouveler sans cesse ses sources d’inspiration et son envie de création, gardant un avis positif bien que nuancé sur la place actuelle de la musique contemporaine : « Je trouve que la musique contemporaine a gagné du terrain par rapport à l’époque où je débutais, mais ce n’est qu’un succès en demi-teinte. Beaucoup d’orchestres incluent une œuvre contemporaine dans leurs programmes, les festivals accueillent souvent des compositeurs en résidence, et nous avons aussi plus de commandes d’œuvres. Par contre, la place du répertoire contemporain à la radio et à la télévision est encore tout à fait dérisoire. Le fossé qui s’est creusé entre le public et les musiques contemporaines il y a déjà un siècle, avec les œuvres sérielles notamment, se comble un peu mais il est toujours là. D’ailleurs il ne concerne pas uniquement la musique contemporaine, mais toute la musique dite « classique ». Nous faisons partie d’un phénomène plus large. Ce n’est pas toujours facile à vivre, ce manque de reconnaissance. Mais il faut rester optimiste et aller au contact du public, ce que je fais très souvent. » En espérant que les choses continuent d’évoluer dans la bonne direction, on pourra aller découvrir le nouvel opéra de Philippe Hersant, auquel on souhaite le plus bel accueil possible.

 

Élise Guignard