Dossiers - Romantique

César Franck Symphonie en ré

César Franck
César Franck, organiste-compositeur, a trouvé tardivement sa voie. Ses quinze dernières années sont jalonnées par un cortège d’œuvres novatrices et géniales qui ont déterminé l’orientation de la musique française pour 50 ans.
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Par son enseignement et surtout par son œuvre, Franck a donné à la musique française ses lettres de noblesse. Grâce à lui, les musiciens français ont su s’approprier et cultiver les grandes formes classiques. il connaît cependant aujourd’hui une éclipse. Cela peut tenir au caractère insaisissable de l’homme et de sa musique. Cette équivoque entre spiritualité et sensualité fait toute l’originalité de « rédemption » ou de la symphonie.

Le cas de Franck est singulier : tenu par les histoires de la musique pour l’un des acteurs essentiels du renouveau de la musique française à la fin du XIXe siècle, il est négligé par les programmes de concerts. La production discographique récente tend à l’ignorer. Son nom éveille un respect voilé de condescendance. La cause semble entendue : respectable s’il en est, Franck serait bourgeois, ennuyeux, pompier, « saint-sulpicien ». Ce statut contraste avec la dévotion presque religieuse pour la figure mythique du pater seraphicus prévalant au cours des cinq premières décennies du XXe siècle. L’oubli et les préjugés actuels sont peut-être une réaction contre ce culte outrancier, entretenu par une phalange de disciples dont certains occupaient des postes officiels importants (d’Indy, Ropartz, Tournemire…). Comparé alors à Beethoven ou à Bach, Franck a été aujourd’hui ramené au niveau de l’un des premiers compositeurs de second rang du XIXe siècle… Par ses œuvres plus peut-être que par son enseignement, il a joué cependant un rôle central dans le développement en France d’une musique sérieuse, émancipée de la facilité qui avait trop longtemps marqué de son sceau une vie musicale dominée par l’opéra. Il a été le fondateur de la symphonie française et l’a dotée de solides bases techniques. Un paradoxe de plus : le chef de la Société Nationale de musique était de souche germanique. Son père, de nationalité néerlandaise (la Belgique n’existait pas en 1822), était issu des confins du Limbourg et de la Prusse rhénane ; sa mère était une allemande d’Aix-la Chapelle ; sa langue maternelle était l’allemand et il n’acquit la nationalité française qu’en 1872, lorsqu’il devint professeur au Conservatoire.

Les grandes œuvres de Franck trahissent par leur langage sinueux et par leur forme qui semble se chercher pour ne cristalliser qu’au terme d’une progression parfois laborieuse, une quête, un effort, une prise de conscience, une volonté à l’œuvre. Elles évoluent de l’ombre et de l’incertitude vers la lumière et l’accomplissement : à l’image de la vie d’un musicien dont la réalisation resta incomplète jusque passé la cinquantaine. Rédemption et la symphonie représentent deux moments essentiels de cette quête poursuivie jusqu’à la fin d’une existence dont les laborieuses nécessités ont entravé la vocation de créateur (il dut privilégier l’enseignement et l’orgue pour entretenir sa famille).

Rédemption : entre foi et sensualité

Le « poème-symphonie » pour mezzo, chœur mixte et orchestre, en trois parties, intitulé Rédemption est sans doute la première grande oeuvre de maturité de Franck (1872). Il se fonde sur un poème d’Edouard Blau célébrant la venue du Christ : la première partie évoque « les hommes s’agitant au milieu d’un paganisme sensuel, générateur de haine et de mort. Au milieu de cette barbarie, un chœur d’anges illuminant l’espace sidéral vient faire entendre la voix annonciatrice de la rédemption : un sauveur est promis, qui rédimera la Terre. Ainsi régénérés, les hommes de bonne volonté unissent leurs voix dans un vibrant cantique de Noël » (Jean Gallois). Dans la troisième partie, l’homme est retourné à la bestialité (critique implicite de la régression vers le matérialisme consécutive à 1789), mais la prière saura vaincre le mal et les hommes retrouveront la paix des âmes dans un cantique de fraternelle charité. Ces deux parties sont reliées par un grand interlude orchestral. Souvent exécuté séparément, il a acquis de ce fait le statut autonome d’un véritable poème symphonique. Le programme, de la main de Franck, résume celui de l’œuvre entière dont ce morceau propose une synthèse symphonique : « Les siècles passent – Allégresse du monde qui se transforme et s’épanouit sous la parole du Christ – En vain s’ouvre l’ère des persécutions, la Foi triomphe de tous les obstacles – Mais l’heure moderne a sonné ! La croyance est perdue, l’homme, en proie de nouveau à l’âpre désir des jouissances et aux agitations stériles, a retrouvé les passions d’un autre âge ». Cette page romantique, parcourue de modulations et de chromatismes hardis, concilie une frémissante sensualité avec la foi fervente du musicien. Il en résulte une fièvre dramatique très particulière, qui confère au prétendu séraphisme du Père Franck une vitalité secrète et continue. Cette ambiguïté marque également la symphonie composée 16 ans plus tard.

La Symphonie : un chef-d’œuvre de sublime ou de pompier ?

Après l’accueil favorable réservé par le public à la très belle symphonie pour orchestre et chœur Psyché (1888), les élèves de Franck le pressaient de terminer la symphonie entreprise l’année précédente. Avec cette grande œuvre de musique pure, on disposerait enfin des « tables de la loi », d’un réceptacle des principes compositionnels franckistes. L’œuvre répondit pleinement à cette attente, et elle peut être tenue pour un véritable Traité de composition franckiste. Le thème générateur en est exposé par le vaste préambule Lento : interrogation anxieuse qui s’apparente au « Muss es sein ? » du Quatuor n° 16 de Beethoven ou au motif des Préludes de Liszt (et un hommage implicite à Bach puisque ce motif dérive du célèbre dessin mélodique B-A-C(-H)). L’Allegro initial adjoint à ce thème un vaste second groupe composé de deux motifs, le second vite devenu célèbre en raison de sa note pivot répétée avec insistance et de l’élargissement progressif des intervalles mélodiques (deux traits qui ont pour Franck valeur de signature). Le développement surprend par la hardiesse et la logique des modulations, dont les détours ne compromettent pas un instant la sûreté du voyage. Franck superpose et combine ses thèmes en une ingénieuse marquèterie. Cette polyphonie aisée et savante en intensifie la puissance expressive : court et majestueux canon terminal de l’ Allegro, admirables contrechants superposés à la cantilène du second mouvement. Ce dernier combine un andante et un scherzo. « Je les avais voulus de telle sorte que chaque temps de l’andante égalant une mesure du scherzo, celui-ci pût, après développement complet des deux morceaux, se superposer au premier. J’ai réussi mon problème », confiait l’auteur. Le Finale a deux thèmes essentiels ; les principaux éléments des deux autres mouvements effectuent leur retour « en générique » avant la chaleureuse péroraison dont l’insistance obstinée se réfère sans équivoque aux basses en ostinato de Beethoven. L’harmonie si caractéristique, riche et chromatique, n’est pas incompatible avec la tradition à laquelle renvoie le plan de ce finale, en installant deux parties symétriques de part et d’autre d’un développement central. On a dénoncé la monotonie du rythme, la carrure trop systématique des périodes, la fragmentation du discours en phrases de longueur égale et surtout l’orchestration massive : basses pesantes comme aux pédales d’orgue, redoublements trop constants, cuivres ponctuant les temps forts avec une insistante lourdeur de fête foraine ou de revue militaire. Assurément, pour Franck, cette pâte orchestrale épaisse et « mal levée » était indissociable du genre sérieux de la symphonie, dont l’élévation exigeait pompe et solennité. Bruckner raisonnait-il autrement ? Malgré ses « défauts », la symphonie de Franck reste un sommet absolu de la symphonie française, le seul à s’être haussé aux altitudes alors fréquentées par ses contemporains germaniques Brahms et Bruckner.

Michel Fleury

 

César Franck sera dirigé par son homonyme Mikko Franck, à la tête du Philharmonique de Radio France.

Repères

10 décembre 1822 : naissance à Liège

1830-1842 : études au conservatoire de Liège, poursuivies au Conservatoire de Paris

1845 : Ce qu’on entend sur la montagne, poème symphonique d’après Victor Hugo

1848 : mariage pour échapper à la tutelle paternelle

1859 : titulaire des orgues de Sainte-Clotilde

1869-1879 : les Béatitudes

1871 : professeur d’orgue au Conservatoire

1872 : Rédemption

1875 : Les Eolides

1882 : le Chasseur maudit

1884 : Les Djinns ; Prélude, choral et fugue

1885 : Variations symphoniques

1886 : sonate pour violon et piano

1887 : Psyché ; Prélude, aria et finale

1888 : symphonie

1890 : quatuor ; Trois Chorals pour orgue 8 novembre

1890 : meurt à Paris des suites d’un accident de fiacre survenu en mai.