Dossiers - Romantique

Alexandre Borodine Le Prince Igor

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Dans cette épopée lyrique rutilante de couleurs, issue du sol de la Russie et de l’identité charnelle de ses habitants, les traditions russe et asiatique se fondent en une somptueuse et envoûtante tapisserie orientale.

Borodine est certainement l’une des figures les plus sympathiques de l’École russe du xixe siècle, c’est aussi l’une des plus importantes. Pourtant, ses œuvres (peu nombreuses, il est vrai) ne font qu’une apparition parcimonieuse au programme des salles de concert parisiennes. Il est loin de connaître la vogue d’un Tchaïkovski ou d’un Moussorgski. Même Rimski-Korsakov, dont le lustre s’est considérablement terni en France au cours des soixante dernières années, semble encore aujourd’hui mieux loti. On sait que Borodine, avec ses quatre comparses (Moussorgski, Rimski, Balakirev et César Cui) constitua vers 1860 le célèbre Groupe des Cinq dont le projet était de doter le répertoire instrumental, symphonique et lyrique russe de pages authentiquement nationales, en opposition avec les œuvres de Rubinstein et de Tchaïkovski, jugées cosmopolites et germanisantes. Puiser dans le riche folklore russe et dans la musique liturgique orthodoxe afin de parler une langue musicale conforme à l’atavisme, adapter les formes venues d’occident (sonate, symphonie, poème symphonique et drame lyrique) à cet héritage culturel : tels étaient les objectifs des Cinq. À cet égard, Borodine sut s’inspirer de la riche sève mélodique et des particularismes harmoniques non seulement de la Russie, mais aussi de l’Orient. 

Entre Russie et Orient

Il était bien placé pour cela, car son père était un prince caucasien, et sa mère, russe (bâtard, il fut déclaré comme le fils d’un serf de son père, Porphyre Borodine, et élevé par sa mère). De fait, l’essentiel de sa production assume ce double lignage. Comme les autres membres du « Puissant petit groupe », Borodine partagea son existence entre la musique et des activités professionnelles dans un tout autre domaine : il était médecin et chimiste de talent (il avait étudié avec Mendeleïev) : si l’on joint à cela une philanthropie et une bonté naturelle l’inclinant à aider et à soigner tous ceux qui frappaient à la porte de son appartement de Pétersbourg, beaucoup de soucis liés à la fragile santé de son épouse phtisique (par ailleurs remarquable pianiste) et une hyper-sociabilité contribuant à augmenter encore sa dispersion et le désordre de sa vie, on demeure confondu qu’il nous ait laissé des chefs-d’œuvre tels que sa symphonie n° 2 ou son opéra Le Prince Igor. Musicien du dimanche ? « Oui, répondait Borodine, mais dimanche est le jour du Seigneur ! » Autodidacte, il avait plus de science que bien des diplômés du conservatoire, et s’efforçait d’écrire une fugue chaque jour afin de garder la main. Et d’ailleurs, quel contrepoint, splendide, naturel et attestant son admiration et sa pratique de Bach la symphonie n° 2 ne déploie-t-elle pas ! Si l’on ajoute un instinct très sûr de l’harmonie et de l’instrumentation, et une imagination féconde dans ce domaine, on aura compris que cette symphonie est l’un des sommets de l’art symphonique russe. S’y épanche le tempérament d’un barde au sens le plus élevé : même si elle ne se réfère à aucun programme précis, on y respire l’atmosphère des vieilles légendes héroïques de la Russie médiévale, de cette éternelle Russie dont les slavophiles s’attachaient à retrouver, perpétuer et magnifier les sources. On pense, en écoutant Borodine, à une magnifique icône rutilante de couleur harmonique et orchestrale ou à l’une de ces toiles historiques saisissantes de réalisme que l’on peut admirer à la galerie Tretiakov ou au Musée russe de Pétersbourg. Le mouvement lent, opulent, gorgé de sève russe, élève son récit poignant sur de somptueuses harmonies : un véritable tapis d’Orient brillant de tous ses feux. Ravel ne s’y trompait pas, qui avait fait adopter l’héroïque fanfare ouvrant cette symphonie comme mot de passe de ses camarades « Apaches ». 

Une fresque épique rutilante 

Ces qualités se retrouvent, portées à un degré plus haut encore, dans l’opéra Le Prince Igor, composé à la même époque. Le livret, de la main de Borodine, s’inspire du Dit du Prince Igor, une sorte de Chanson de Rolandrusse du xiiie siècle, relatant la campagne d’Igor, prince de Poutivl, contre les Tartares qui ravageaient alors le sud de la Russie. Suppliés par le peuple de remettre leur départ en raison de présages défavorables (une éclipse de soleil), Igor et son fils Vladimir partent à la poursuite des Polovtsiens, une tribu tartare autrefois repoussée jusqu’aux rives du Don par le prince Sviatoslav de Kiev, père d’Igor. En leur absence, la ville de Poutivl est gouvernée par le beau-frère d’Igor, la prince Golitsky, sybarite rabelaisien et insouciant, adulé par le peuple qu’il flatte. Igor est vaincu et fait prisonnier avec Vladimir par Kontchak, dont l’armée marche sur Poutivl. Dans le camp polovtsien, Vladimir s’éprend de Kontchakovna, la fille du khan. Par loyauté, Igor repousse les propositions du traître tartare Odour de les aider à s’évader, lui et son fils. Il chante la nostalgie de sa patrie, de sa liberté et de sa chère épouse Yaroslavna, et repousse les propositions de paix de Kontchak. D’une grande noblesse également, ce dernier tente de le distraire par des danses d’esclaves (les célèbres Danses polovtsiennes). Les guerriers tartares affirment avec martialité leur volonté de poursuivre la guerre, de piller et de tuer. Les prisonniers russes persuadent Igor d’accepter les propositions d’Odour et de fuir avec son fils. Dépitée que ce dernier ne lui propose pas de se joindre à eux, Kontchakovna donne l’alarme et seul Igor réussit à s’évader. Admiratif du courage et de la hauteur d’âme d’Igor, Kontchak refuse de faire exécuter Vladimir dont ses sujets réclament la tête : il épousera sa fille et deviendra leur allié. Igor, revenu à Poutivl, est accueilli triomphalement et Golitsky, « l’usurpateur », devra lui céder la place. 

L’auteur a opposé ses deux ascendances : l’univers russe d’Igor et des habitants de Poutivl, l’univers asiatique de Kontchak et du camp des Polovtsiens. Le diatonisme modalisant de la sphère russe contraste avec le chromatisme du domaine oriental ; cette dualité se retrouvera d’ailleurs dans certaines œuvres de Rimski-Korsakov (Katschéï) et même dans L’Oiseau de Feu de Stravinski. La pesanteur, une certaine gaucherie habilement dosée, un hiératisme de « guerrier de pierre » (Marcel Schneider) parent ces pages d’une irrésistible fascination : « on évoque en écoutant Borodine les héros de la Russie légendaire avec toute leur pesanteur, leur gaucherie mais aussi leur grandeur d’âme » (Michel Rostislav Hofmann) ; en d’autres moments, quel charme insinuant et sensuel, en ces voluptueuses et orientalisantes harmonies par lesquelles Borodine s’affirme un coloriste né ! Davantage que d’une intrigue dramaturgique (les personnages s’apparentent d’ailleurs davantage aux symboles de la mythologie qu’aux complexes psychologiques), il s’agit bien plutôt d’une sorte de polyptique médiéval, juxtaposant des fresques brossées à traits larges et généreux et rehaussées de couleurs vives. Même sur les épisodes tendres et lyriques pèse une lourdeur massive. Comme l’écrit Michel Rostislav Hofmann, « Borodine a taillé [sa musique] dans le roc et l’a coulée dans l’airain. Il est grandiose et hiératique - jamais grandiloquent - et ce hiératisme se manifeste d’une façon particulièrement frappante dans le prologue du Prince Igor ». Parachevées par Rimski-Korsakov et Glazounov après la mort de l’auteur, ces pages sublimes possèdent une puissance d’évocation et sont imprégnées d’un idéal noble et communicatif qui permettront de fuir notre ténébreuse et sinistre actualité pour se réfugier, l’espace d’une soirée, dans la réconfortante clarté des valeurs éternelles de la Russie des tsars.

Michel Fleury

Repères

  • 1833

    naissance le 12 novembre à Saint-Pétersbourg
  • 1850-56

    études de médecine et de chimie à l’Université de Saint-Pétersbourg
  • 1858

    docteur en médecine
  • 1861

    découvre la condensation aldolique (chimie organique)
  • 1862

    se joint au « Puissant petit groupe » (les Cinq)
  • 1862-67

    Symphonie n° 1
  • 1869-76

    Symphonie n° 2 « Epique »
  • 1869-87

    Le Prince Igor
  • 1880

    poème symphonique Dans les steppes de l’Asie centrale
  • 1882

    Quatuor n° 2
  • 1887

    meurt d’un infarctus le 27 février à Saint Pétersbourg
  • 1890

    création du Prince Igor, achevé par Rimski-Korsakov et Glazounov, au Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg, le 4 novembre