Dossiers - Romantique

Rossini Petite Messe Solennelle

Rossini
Gioachino Rossini a porté le bel canto italien à ses plus hauts sommets.
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Au sein du corpus, certes restreint, de musique sacrée de Gioachino Rossini, la petite messe solennelle rayonne par son écriture géniale et sa synthèse des styles. « Péché de vieillesse » composé au seuil de la mort, ce chef-d’œuvre initialement pensé pour petit effectif est l’une des partitions les plus aimées du musicien.

Au début des années 1820, la production de Rossini avait connu un net ralentissement, premier signe d’une lassitude sans doute causée par un rythme de composition effréné : sans doute, Rossini n’avait qu’à s’en prendre à lui-même et à sa capacité unique à écrire à une vitesse foudroyante. En 1829, il finit par se désintéresser de sa carrière de compositeur (il n’avait cependant que trente-neuf ans), après avoir écrit pas moins de trente-six opéras en un temps record. Guillaume Tell fut le dernier de cette longue série, ultime partition d’une brève période parisienne qui ne dura que cinq ans (1824-1829). À vrai dire, on ne connaît toujours pas les raisons de cette retraite aussi volontaire que soudaine. Dans les vingt-cinq années qui suivirent, Rossini lutta contre la fatigue, la maladie et la dépression, aussi bien dues aux bouleversements politiques européens qui le désespéraient qu’à des problèmes conjugaux, alors même que sa situation financière demeurait confortable grâce au succès indescriptible de ses opéras – Rossini veilla avec attention surla reprise de ses ouvrages. Pendant ces années-là, sa seule composition majeure fut le Stabat Mater en 1841, créé sous la baguette illustre de Gaetano Donizetti et qui est d’ailleurs son autre grand chef-d’œuvre sacré. En 1855, Rossini revint à Paris dans l’espoir de trouver une solution à ses problèmes de santé. Le projet porta ses fruits car le compositeur retrouva presque miraculeusement sa forme. Il s’installa dans une villa à Passy et devint l’hôte régulier de tous les artistes parisiens en vue ou musiciens de passage. Cette période heureuse s’accompagna d’un retour à la composition. Rossini se dédia avant tout à la musique de chambre, mais pas uniquement. Avec humour, il aimait appeler ses nouvelles pièces « péchés de vieillesse ». Cette ultime période créatrice amena un changement net dans le style du compositeur : contrairement à ses opéras qui devaient répondre aux goûts du public, aux demandes des commanditaires et aux envies des chanteurs en vogue, ses nouvelles pièces tournaient le dos avec superbe à tout cadre défini, l’écriture musicale devenant sa propre raison d’être.

Dernier péché

C’est dans ce contexte que, entre 1862 et 1864, Rossini composa la Petite Messe Solennelle dont on peut dire qu’elle fait partie des Péchés de vieillesse. Elle constitue l’une de ses uniques œuvres religieuses, ce qui explique la dédicace amusante que le musicien apposa au manuscrit : « Bon Dieu... la voilà terminée cette pauvre petite messe. Est-ce bien de la musique sacrée que je viens de faire, ou bien de la sacrée musique ? J’étais né pour l’opera buffa, tu le sais bien ! Peu de science, un peu de cœur, tout est là. Sois donc béni et accorde-moi le Paradis. » Cette messe fut également l’une de ses dernières œuvres, car le compositeur mourrait cinq ans plus tard. La création eut lieu devant un parterre choisi le 14 mars 1864 dans les salons du comte et de la comtesse Pillet-Will qui avaient commandé l’œuvre, à l’occasion de l’inauguration de leur nouvelle résidence rue Moncey. Ils étaient à l’époque des mécènes influents, le comte cumulant les charges de régent de la Banque de France, directeur de la Caisse d’épargne de Paris et administrateur des biens de Rossini. Les personnalités mondaines de la capitale furent toutes présentes à la création, ainsi que certains compositeurs incontournables comme Auber et Meyerbeer. Les solistes étaient pour le moins prestigieux, comptant parmi les chanteurs favoris du compositeur et régnant alors au Théâtre-Italien : la soprano Carlotta Marchisio et sa sœur alto Barbara, le ténor Italo Gardini et la basse Luigi Agnesi (comme aimait se faire appeler Louis Agniez pour les besoins de sa carrière lyrique). Rossini arrangea ensuite une version pour orchestre en 1867, mais il n’eut jamais l’occasion de l’entendre. La création publique de l’œuvre fut posthume, ayant lieu au Théâtre-Italien le 28 février 1869, pour l’anniversaire de la naissance d’un compositeur disparu l’année précédente. Du quatuor de solistes de 1864, seul demeurait Luigi Agnesi. La création suscita, on s’en doute, une émotion indescriptible.

Le cadre prévu pour l’œuvre à son origine explique son effectif intimiste  dans sa première version : le couple de mécènes l’ayant commandé souhaitait que la messe puisse être jouée dans la petite chapelle privée de leur hôtel particulier. Pour cette raison, Rossini l’écrivit pour 12 chanteurs (en comptant le quatuor de solistes), deux pianos et un harmonium. Ces choix intéressants portent une symbolique : les 12 chanteurs représentent les 12 apôtres, et les trois claviers évoquent la Trinité. Rossini le mentionne dans son manuscrit avec le même ton amusé que pour la dédicace : « Dieu, pardonne-moi le rapprochement suivant : douze aussi sont les Apôtres dans le célèbre coup de mâchoire peint à fresque par Léonard dit la Cène, qui le croirait ! Parmi tes disciples, il y en a qui sonnent faux ! Seigneur, rassure-toi ; j’affirme qu’il n’y aura pas de Judas à mon déjeuner et que les miens chanteront juste et con amore tes louanges et cette petite composition qui est, hélas, le dernier péché de ma vieillesse ».

Synthèse de styles

La Petite Messe Solennelle est constituée de deux parties comprenant chacune sept numéros. Même dans sa version orchestrée, elle réussit le pari d’allier un univers intimiste au caractère « solennel » annoncé dans son titre. L’écriture de Rossini est très élaborée, avec des constructions formelles complexes et une polyphonie riche, mais elle est surtout très diversifiée. L’association du style opératique au style sacré frappe d’emblée. La rigueur et les traditions polyphoniques du style religieux se superposent savamment à une écriture vocale belcantiste. Des recherches récentes ont permis de mettre en lumière la volonté de Rossini de rendre hommage à Louis Niedermeyer, un compositeur très impliqué dans la redécouverte de la musique ancienne, notamment le plain-chant et le contre-point baroque (Bach en premier lieu, bien sûr). Le choix du 14 mars comme date de création du chef-d’œuvre rossinien n’était d’ailleurs pas anodin : son cher Niedermeyer était mort en 1861 précisément le 14 mars. Rossini avait sans doute en mémoire la Messe solennelle composée en 1849 par son ami. L’ombre de Niedermeyer explique certainement les sonorités très palestriniennes de certains passages de la Petite Messe Solennelle – notamment le célèbre quatuor de solistes dans le Et incarnates est. Quant aux fugues du Cum Sancto Spiritu et du Et vitam venturi sæculi, Rossini regarde résolument du côté du Cantor de Leipzig. D’un numéro à l’autre, les couleurs et les formes changent donc du tout au tout : le Christenous ramène à la Renaissance, l’Agnus Dei déploie un romantisme au lyrisme intense (une page monumentale pour la voix d’alto soutenue par les interventions murmurées du chœur), le Domine Deus semble lui aussi tiré d’un opéra… Pourtant cet éclectisme n’empêche pas l’homogénéité de l’ensemble, atteinte par une élégance inouïe et une émotion juste.

Le 30 mai 1876, au Théâtre-Italien, Giuseppe Verdi dirigea sa Missa da Requiem en hommage à Rossini. Ce dernier aurait sans doute été impressionné par la grandeur de la partition, mais aurait peut-être regretté le second degré qu’il avait su, lui, insuffler à sa propre messe.

 Élise Guignard