Dossiers Musicologiques - Romantique

Tchaïkovski Eugène Onéguine

Tchaïkovski
Éminente figure du romantisme russe, Tchaïkovski fut un compositeur particulièrement prolifique, doté d’un génial talent de mélodiste.
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Dans son opéra Eugène Onéguine, Tchaïkovski met en scène avec tact et élégance des destins croisés et des passions inassouvies, sur des rythmes de valses et de mazurkas. Sentiments et émotions y sont dépeints et soulignés par une musique lumineuse.

Eugène Onéguine, c'est d'abord le célébrissime roman en vers d'Alexandre Pouchkine, achevé en 1831. Une des œuvres les plus brillantes de toute la littérature russe.

C'est au printemps 1877 que Tchaïkovski décide d'en faire un opéra. Le compositeur est alors dégagé de tout souci matériel et peut s'adonner librement à sa passion, depuis qu'une riche mécène, Mme Nadejda Von Meck, s'est intéressée à lui ; elle va entretenir avec lui une correspondance suivie et lui apporter un soutien financier sans faille pendant de nombreuses années. L'idée de composer un opéra adapté du chef-d'œuvre de Pouchkine est suggérée à Tchaïkovski par la cantatrice Elisaveta Lavrovskaïa. D'abord réticent, le compositeur se passionne vite pour le sujet et en écrit le scénario en une nuit. Il rédige lui-même le livret en collaboration avec son ami Constantin Chilovsly. Il se lance fébrilement dans la composition en juin 1877, profitant du calme de la propriété de Chilovsly à la campagne. Mais son travail est contrarié par le traumatisme de son mariage désastreux, conclu hâtivement, célébré en juillet et qui tourne très vite au fiasco. Il quitte définitivement sa femme en septembre, fait un séjour en clinique puis voyage à l'étranger, en Suisse et en Italie. Il reprend la composition de son opéra à l'automne et l'achève en janvier 1878, parallèlement à sa Quatrième Symphonie.

La création a lieu le 29 mars 1879 au Théâtre "Maly" de Moscou, sous la direction de Nicolas Rubinstein. Le chant est confié à des étudiants du Conservatoire, conformément à la volonté du compositeur, qui pense que grâce à leur fraîcheur et leur spontanéité, ils seront mieux à même d'incarner sur scène ses jeunes héros que des interprètes chevronnés.

La Première au Bolchoï a lieu le 23 janvier 1881. L'œuvre est bien accueillie, bien qu'on reproche au compositeur la pauvreté de l'action et le manque de grands moments dramatiques. Il s'y attendait et il s'en « contrefiche ».

Scènes lyriques plutôt qu'opéra

Pour construire son scénario, Tchaïkovski n'a retenu qu'une partie des chapitres du roman mais a souvent conservé les vers du poète.

Le premier acte se déroule dans la propriété terrienne des Larine. Onéguine s'y rend avec son ami, le jeune poète Lenski, fiancé à Olga, l'une des filles de la maison. Tatiana, sœur d'Olga, est une jeune fille rêveuse et romantique qui s'évade du réel en lisant des romans. Elle tombe amoureuse d'Onéguine et lui déclare sa passion dans une longue lettre. Mais Onéguine repousse son amour d'un discours moralisateur.

Au deuxième acte, un bal a lieu chez les Larine pour l'anniversaire de Tatiana. Mécontent que Lenski l'ait entraîné à cette soirée où il s'ennuie, Onéguine décide de faire enrager le jeune homme et danse à plusieurs reprises avec Olga. Rendu fou de jalousie, Lenski provoque son ami en duel. Les deux hommes s'affrontent le lendemain à l'aube et Onéguine tue Lenski.

Au troisième acte, de retour après plusieurs années d'absence, Onéguine se rend à une soirée où il retrouve Tatiana sous les traits d'une grande dame mariée au prince Grémine. Il se rend compte qu'il est devenu follement amoureux de celle qu'il avait naguère dédaignée. Il cherche à la revoir et lui déclare son amour. Tatiana reconnaît qu'elle l'aime encore mais décide d'accepter son destin et de rester avec son mari. Elle renvoie Onéguine à sa solitude.

« Et le bonheur était si proche, si possible. » Ce vers de Pouchkine, dont la traduction littérale peut paraître étrange, résume tout l'ouvrage. Le bonheur était possible mais il est trop tard, le destin a tranché.

Tchaïkovski a appelé son œuvre « scènes lyriques ». Cela correspond au fait qu'il y a peu d'action, au sens habituel du terme. Le compositeur en était tout à fait conscient et le justifiait : « Eugène Onéguine est d’une poésie infinie. Je reste cependant lucide, et je sais qu’il y aura peu d’effets scéniques et d’action dans cet opéra. Mais la poésie de l’ensemble, l’aspect humain et la simplicité du sujet, servis par un texte génial, compensent largement ces défauts ». 

De fait, le seul passage véritablement dramatique est la dispute entre Lenski et Onéguine qui entraîne le duel au cours duquel Lenski trouve la mort. L'action véritable se déroule dans l'évolution des sentiments des personnages principaux. Les deux sommets d'intensité émotionnelle sont atteints dans la scène de la lettre de Tatiana à Onéguine et dans la scène finale où les deux héros se retrouvent pour se perdre à jamais.

Une beauté lumineuse

Il paraît peu vraisemblable que Tchaïkovski se soit lui-même projeté dans son héros. L'Onéguine de Pouchkine ne ressemble guère au compositeur. C'est un oisif qui semble lassé des plaisirs de la vie et qui ne trouve même plus de saveur dans ses conquêtes féminines trop faciles. « Il me paraissait être un freluquet froid et sans cœur, pour lequel je n’éprouvais aucune sympathie », a confié le musicien. Au contraire, comme le poète avant lui, il éprouve beaucoup de tendresse pour Tatiana, en qui il voit « une âme pleine de beauté féminine et de beauté pure ». C'est d'elle qu'il fait la véritable héroïne de l'opéra, c'est à elle qu'il confie les parties les plus lyriques, comme dans la magnifique scène de la lettre, où sa déclamation ardente est soutenue par les entrelacs d'un orchestre d'une beauté lumineuse. Le thème musical de Tatiana, exposé dès l'ouverture, sert de fil conducteur à toute la partition : il revient souvent et se modèle sur les émotions de la jeune fille.

La musique d'inspiration essentiellement mélodique est tout en demi-teinte et en frémissements. Elle reste discrète et intimiste, comme de la musique de chambre, en évitant toute emphase. Même la scène du duel est traitée avec sobriété. La conclusion, qui voit les deux héros se séparer définitivement, ne donne pas lieu à de grands épanchements.

La forme générale de l'œuvre la rapproche de la tradition de l'opéra italien et français, avec sa succession d'airs et d'ensembles. Mais le tout est relié par un récitatif mélodique qui fait que les morceaux s'enchaînent avec une grande fluidité. La partition accorde aussi une large place à la danse : on y trouve une valse, une mazurka, une polonaise. C'est parfaitement cohérent avec l'atmosphère des lieux où se déroulent les évènements, on dansait beaucoup dans les salons aristocratiques russes du début du xixe siècle. Cela reflète aussi les goûts du compositeur, qui donnera à la musique de ballet classique, jusque là méprisée, ses lettres de noblesse.

À ceux qui prétendaient que le chef-d'œuvre de Pouchkine ne pouvait en aucun cas être porté sur la scène, le compositeur a répondu de la plus belle des manières. Il est resté fidèle à la vérité poétique tout en laissant libre court à son élan créateur.

 

Pierre Verdier

Repères

  • 1840

    Naissance de Piotr Ilitch Tchaïkovski à Votkinsk, dans l'Oural
  • 1863-65

    Étudie la composition et l'instrumentation avec Anton Rubinstein
  • 1866

    Est nommé professeur de théorie musicale dans le tout nouveau Conservatoire de Moscou ; Première Symphonie, Rêves d'hiver.
  • 1875

    Premier concerto pour piano
  • 1877

    Compose son premier ballet, le Lac des cygnes
  • 1878

    Achèvement de l'opéra Eugène Onéguine et de la Quatrième symphonie
  • 1881

    Création du Concerto pour violon
  • 1882

    Trio dédié à la mémoire de Nicolas Rubinstein
  • 1888

    Cinquième Symphonie
  • 1890

    Opéra La Dame de Pique, d'après Pouchkine
  • 1892

    Création simultanée du ballet Casse Noisette et de l'opéra Lolanta
  • 1893

    Mort de Tchaïkovski le 6 novembre, neuf jours après avoir dirigé la première exécution de sa Sixième Symphonie