Dossiers - Classique

Beethoven Symphonie Pastorale

Beethoven
Sublimant le classicisme et posant les bases du romantisme, Ludwig van Beethoven inspira tout le xixe siècle.
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Seule symphonie de Beethoven en cinq mouvements, la Pastorale se distingue surtout par la profonde quiétude qui en émane. Elle inspirera de nombreux compositeurs, à commencer par Hector Berlioz qui verra en elle un « étonnant paysage qui semble avoir été composé par Poussin et dessiné par Michel-Ange ».

Les premières esquisses de la Symphonie n° 6 dite « Pastorale » datent de 1803, alors que Beethoven est en pleine composition de sa Symphonie n° 3. Il ne s’agit encore que de quelques idées notées rapidement : on y trouve le futur thème du Scherzo et une étude pour le « murmure du ruisseau » de l’Andante. L’essentiel de l’œuvre est composé en 1808, en même temps que… la Symphonie n° 5 ! Ce qui est bien difficile à croire tant les deux œuvres sont différentes : tandis que l’une, tourmentée, déchaîne les passions, l’autre exhale la sérénité d’une nature transfigurée. Les deux symphonies sont créées à l’occasion du même concert, le 22 décembre 1808. Le programme, entièrement dédié aux nouvelles œuvres de Beethoven, est d’une incroyable densité : outre les Symphonies n° 5 et 6, on y entend des extraits de la Messe en ut, le Concerto pour piano n° 4, une Fantaisie pour piano seul et la Fantaisie pour piano, orchestre et chœur, avec Beethoven lui-même au piano. L’accueil du public est mitigé : le concert, trop long (plus de quatre heures !), dans une salle glaciale, pâtit surtout de la tension manifeste entre le compositeur et les musiciens de l’orchestre. Ferdinand Ries, ami de Beethoven, nous raconte qu’après une erreur du clarinettiste dans la Fantaisie avec chœurs, Beethoven demanda à l’orchestre de reprendre depuis le début, sans manquer au passage d’injurier copieusement les musiciens, « de la manière la plus grossière, et si haut que tout le public entendit ». Au terme de ce concert mouvementé, la Pastorale ne s’illustre donc pas particulièrement. Le compositeur et critique Johann Friedrich Reichardt, bien qu’admettant que « chacun des mouvements était parfaitement écrit, de manière très vivante et inspirée », retient surtout que la symphonie a duré « beaucoup plus longtemps qu’un concert donné à la cour » (le deuxième mouvement, en particulier, est jugé trop long). Quelque cent ans plus tard, Debussy condamnera toujours sévèrement la Pastorale, estimant l’ensemble « inutilement imitatif ou d’une interprétation purement arbitraire ».

Une ode à la nature

C’est « couché dans l’herbe, les yeux au ciel, l’oreille au vent » que Berlioz s’imaginera Beethoven composer sa Symphonie Pastorale. En effet, éternel amoureux de la nature, Beethoven se promenait régulièrement dans les environs boisés de Vienne et passait la plupart de ses étés loin de la ville. Le peintre Klœber relate l’une de ses rencontres avec le compositeur en 1818 : « Dans mes promenades à Mödling, je rencontrai plusieurs fois Beethoven, et c’était très curieux de le voir, son papier à musique et un bout de crayon dans les mains, s’arrêtant souvent comme s’il écoutait, regardant en haut, en bas, puis traçant des notes sur son papier ». En 1823, au cours d’une promenade à Heiligenstadt, Schindler aurait recueilli les confidences de Beethoven sur la création de la Pastorale : « Nous traversâmes Heiligenstadt et sa gracieuse vallée, puis nous franchîmes un ruisseau limpide, qui descend d’une montagne voisine, et au bord duquel croissent des ormes encadrant le paysage. […] Il [Beethoven] reprit alors : “ici j’ai écrit la scène au bord du ruisseau, et là-haut les cailles, les loriots, les rossignols et les coucous, l’ont composée avec moi”».

Peut-être Beethoven trouve-t-il dans ses promenades solitaires un refuge à l’hostilité des hommes ? Nul doute en tout cas que cette œuvre, qu’il intitule lui-même « Symphonie pastorale, ou souvenir de la vie champêtre », est un hommage explicite rendu à cette nature consolatrice. Le compositeur donne à chacun des mouvements un titre orientant l’auditeur sur les idées évoquées dans sa musique : 1. Éveil d’impressions agréables en arrivant à la campagne, 2. Scène au bord du ruisseau, 3. Joyeuse assemblée de paysans, 4. Orage-Tempête, 5. Chant pastoral – Sentiments joyeux et reconnaissants après l’orage.

Toute la symphonie comporte de nombreux procédés descriptifs figurant la nature. Dans l’Andante, le murmure du ruisseau est rendu par la douce ondulation des cordes en accompagnement, tandis que les trilles des violons évoquent les oiseaux, nommés avec précision dans la coda : alors que la flûte chante le rossignol, le hautbois est choisi pour la caille et la clarinette pour le coucou. Le quatrième mouvement, sans doute le plus descriptif, multiplie les effets figurant la tempête : staccato des violons pour la pluie, tremolo des contrebasses et roulement de timbales pour le grondement de l’orage, coups de timbales pour le tonnerre, hurlement du vent au piccolo… auxquels s’ajoutent les trombones pour une sonorité encore plus éclatante. Tandis que l’orage s’éloigne, l’Allegretto final ramène la paix au son d’un ranz des vaches duquel découlera tout le mouvement. Les hommes trouvent également leur place dans cet hymne pastoral : le troisième mouvement, par sa gaité quelque peu rustique et ses rythmes de danses populaires, nous plonge dans un orchestre de village. Selon Schindler, Beethoven se serait inspiré des mélodies populaires mais aussi de la manière de jouer des musiciens pour écrire son Scherzo.

Une symphonie à programme

La Pastorale est ce qu’on peut appeler une symphonie à programme dans le sens où, contrairement à la musique dite « pure », elle s’appuie sur une référence extramusicale : ici, c’est un programme donné par Beethoven dans les titres de ses mouvements. Le compositeur ne révolutionne pas la musique descriptive, les procédés musicaux évoqués précédemment ayant déjà été utilisés par ses prédécesseurs (comme dans les célèbres Quatre Saisons de Vivaldi, ou encore dans des œuvres de Couperin ou Rameau). Sans doute Beethoven s’est-il également inspiré d’une œuvre de Justin Heinrich Knecht parue en 1784 : intitulée « Portrait musical de la nature, ou Grande Symphonie », celle-ci est composée de cinq mouvements (dont un épisode d’orage) dotés de titres, formant un programme similaire à celui de la Pastorale. Mais la Symphonie n ° 6 n’est pas seulement une musique descriptive. Beethoven, qui ajoute en sous-titre « plutôt expression du sentiment que peinture » au moment de l’édition de 1809, ne recherche pas la représentation exacte d’une scène de nature : « Tout spectacle perd à vouloir être reproduit trop fidèlement dans une composition musicale », indique-t-il dans les esquisses de 1807, telle une mise en garde. Dans cette symphonie, il s’attache surtout à traduire le sentiment de sérénité que lui inspire la nature. Pour cela, il commence par écarter toute tension harmonique : pas de tonalité mineure (à l’exception de l’orage) et des changements harmoniques très lents. Ensuite, il rend la sensation d’immobilité et d’éternel recommencement de la nature par les nombreuses répétitions de cellules mélodiques ou rythmiques. Aussi, même si les titres des mouvements sont de la main même de Beethoven, ils sont à prendre avec précaution. Et si les adeptes de la musique « pure » ne souhaitent pas s’encombrer d’un tel programme, ils peuvent toujours suivre le conseil de Berlioz : « jetez-le et écoutez la symphonie comme une musique sans objet déterminé » ! L’auditeur n’en sera pas moins « ému, ravi, transporté de la beauté de ses formes, de l’émotion sympathique de sa voix, de la divine harmonie de tous ses mouvements ».

Floriane Goubault