Dossiers - Classique

Le Domino Noir Daniel-François-Esprit Auber

Le Domino Noir
Malgré son succès, Auber n’assistait jamais à une seule représentation de ses œuvres, craignant de ne plus réussir à composer s’il entendait sa musique en concert.
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Trop souvent mis de côté de nos jours, Auber fut un véritable maître en matière d’opéra-comique. Séduisante et malicieuse, sa musique est celle d’un mélodiste incomparable et recèle mille subtilités qui témoignent d’un savoir immense. à l’Opéra Comique dès ce mois-ci, le Domino Noir est l’un des plus beaux exemples de son art.

Alors qu’il reste aujourd’hui encore peu joué, et ce depuis le xxe siècle, Daniel-François-Esprit Auber fut pourtant un compositeur très en vue en xixe siècle. Sa musique connut un immense succès, au point qu’une grande partie de ses œuvres furent publiées d’innombrables fois et arrangées pour toutes sortes d’instrumentations.

Auber (1782-1871) fut pendant trois ans l’élève de Luigi Cherubini (il lui succèderait d’ailleurs en 1842 au poste de directeur du Conservatoire de Paris, à la demande du roi Louis-Philippe). Son premier opéra, Julie, fut donné en 1805. C’est lorsque son père mourut en 1819 et que son commerce fut ruiné qu’Auber fut contraint de prendre ses responsabilités financières. Il s’affirma alors comme un compositeur de premier plan : n’ayant pas d’autre choix que de gagner sa vie avec sa musique, il composa alors une œuvre lyrique par an au minimum et, avec le succès de La Bergère châtelaine, donnée à l’Opéra Comique en 1820, sa carrière prit un tournant international. Résolument tourné vers la composition d’opéras-comiques, Auber collabora pendant 40 ans avec le dramaturge Eugène Scribe, dont les textes ingénieux, riches en « bons mots », correspondait tout à fait à sa musique. Si les intrigues se révélaient souvent peu réalistes et les personnages relativement superficiels, le duo concevaient des œuvres très bien ficelées d’un point de vue théâtral, et toujours percutantes pour le public. Leur premier triomphe fut Le Maçon en 1825. Viendraient ensuite : La Fiancée (1829), Fra Diavolo (1830), Les Diamants de la couronne (1841)… Outre l’opéra-comique, Auber et Scribe connurent aussi un coup d’éclat avec une œuvre de « grand opéra » : La Muette de Portici, créée en 1828. On pourrait décrire Auber comme le parisien mondain typique de l’époque, une sorte de dandy ne laissant jamais paraître ses vraies émotions mais toujours enclin à offrir en société quelques mots d’esprit. Il avait un réel goût pour la sophistication, et s’était rendu célèbre par sa malice, qui lui permettait paradoxalement de cacher sa nature assez secrète. Il dissimulait aussi derrière cette apparente jovialité un caractère sérieux assorti d’une grande érudition. Et il ne faut pas se laisser tromper par l’apparente légèreté des œuvres d’Auber : le musicien avait une parfaite connaissance du contrepoint, de l’harmonie et de l’art de l’orchestration, et aurait pu se prévaloir d’être mieux instruit que la plupart de ses contemporains. Pourtant, il n’avait pas le désir de faire étalage de ses connaissances, lui substituant celui de plaire et de charmer par sa musique.

Une allégresse gracieuse

La musique d’Auber est un hymne à la légèreté et à l’élégance. Scintillante, vive, c’est une musique qui joue sur les effets. Elle s’attache rarement à décrire des sentiments graves et le compositeur paraît se détourner volontairement de la profondeur de la vie. Les nuances et le texte sont particulièrement mis en relief, la musique jouant sur les astuces des mots. Les partitions d’Auber répondent en même temps à une construction impeccable, et repoussent toujours plus loin les limites de la précision, avec des lignes qui sont souvent d’une grande limpidité. Le compositeur était un mélodiste d’un immense talent, qui savait parer ses mélodies de petits éléments inattendus (altérations, accompagnement singulier…) pour les rendre immédiatement mémorisables. Maitrisant parfaitement les subtilités de l’orchestration, Auber prenait toujours un grand soin à mettre les voix en valeur, sans jamais les couvrir.

On ne peut pas considérer Auber comme un représentant du romantisme comme pouvait l’être Berlioz. Contrairement aux grands romantiques de son époque, il fuyait le lyrisme exacerbé et l’expression du pathos. Alors que Berlioz tirait entre autres son inspiration de Beethoven, Auber s’inscrivait plutôt dans la lignée d’Haydn et Mozart, perpétuant une tradition classique qui continuait d’exister à l’époque en dépit du développement de la tendance romantique. D’autre part, son image de dandy mondain ne correspondait pas du tout à la figure de l’artiste romantique maudit, éternel tourmenté. Il avait notamment reçu un grand nombre de charges honorifiques et avait acquis la reconnaissance du public et du milieu artistique.

Échos d’Espagne

Le Domino Noir est créé le 2 décembre 1837 et connaît un succès immédiat qui perdurera. La musique est bien représentative du style d’Auber, charmant et spirituel. Berlioz dira d’ailleurs de l’ouvrage qu’il est le meilleur du compositeur, le jugeant « léger, brillant, gai, souvent plein de saillies piquantes et de coquettes intentions ».

La couleur espagnole frappe, plus encore l’auditeur d’aujourd’hui que celui de l’époque : le spectateur de la première moitié du xixe siècle n’était pas familier de ces petites touches hispanisantes qu’on retrouverait ensuite régulièrement dans le genre de l’opéra-comique. Le livret du Domino Noir nous emmène donc en Espagne : avant de prendre le voile, Angèle, jeune novice future abbesse d’un couvent, profite une dernière fois des réjouissances d’un bal. Lors d’une nuit riche en rebondissements, quiproquos et déguisements, elle finira par donner à sa vie une autre direction. Théâtralement efficace, l’intrigue joue avec ingéniosité sur la traditionnelle thématique du bal masqué où les identités sont brouillées, une thématique qu’on retrouvera entre autres dans Die Fledermaus de Johann Strauss quarante ans plus tard.

La partition, elle, mêle ensembles enlevés et airs mémorables. On suit l’acte I au rythme des danses qui se suivent. La musique de bal occupe toute cette première partie, avec boléro, contre-danse, etc. Le dernier numéro est un grand duo Angèle/Horace, écrit sur une danse à deux puis trois temps, qui se termine sur un faux moment d’effroi lorsque retentissent les douze coups de minuit.

L’acte II contient les passages les plus célèbres du Domino Noir, ainsi que des numéros particulièrement cocasses comme le dialogue entre Juliano, tout d’élégance et de séduction, et Inésille-Angèle, aux manières faussement paysannes. La « Ronde aragonaise » de l’héroïne, qui tente de convaincre l’assistance de ses origines étrangères, a grandement participé au succès de l’œuvre. Sur un rythme de cachucha entrainant, Auber joue sur les effets espagnolisants. L’air virtuose obtenu annonce la Csárdás de Rosalinde dans Die Fledermaus. Les couplets de Gil Perez au début du finale parodient avec piquant un cantique, avant que le compositeur ménage un moment d’intimité avec la prière d’Angèle et la cavatine émouvante d’un Horace désespéré.

Le dernier acte parodie discrètement, et sans virulence, le milieu du couvent, notamment avec le chœur des religieuses, plus enclines aux ragots qu’à la dévotion. Le grand air d’Angèle « Je suis sauvée enfin… Ah ! quelle nuit ! » traduit efficacement les contrastes des émotions traversées par l’héroïne, mêlant peur et humour, tandis qu’on entend encore une fois les éclats des rythmes espagnols avec un jaleo (« Flamme vengeresse »).

Jusqu’en 1909, le Domino Noir fut donné pas moins de 1209 fois. Traduit dans une quinzaine de langues, il eut une notoriété internationale. Aujourd’hui encore, malgré le peu de reprises faites des œuvres d’Auber, il est le neuvième ouvrage le plus joué à l’Opéra Comique.

Élise Guignard