Dossiers - Contemporain

Alexandre Desplat et Solrey Opéra en silence

Alexandre Desplat et Solrey
Sur scène comme à la ville, Dominique « Solrey » Limonier et Alexandre Desplat forment un couple d’une inventivité exceptionnelle.
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Collaborant sur de multiples projets depuis de nombreuses années, Alexandre Desplat et Solrey abordent pour la première fois l’univers lyrique avec leur opéra en silence. Ils signent à deux le livret, adapté de la nouvelle éponyme de l’écrivain japonais Yasunari Kawabata. Rencontre avec Solrey, qui en réalise également la mise en scène.

Depuis quelque temps déjà, l’idée d’un projet pour scène avec voix faisait son chemin chez Solrey et Alexandre Desplat. Tous deux amateurs de l’esthétique japonaise, ils ne pouvaient que tomber sous le charme de cette nouvelle de Kawabata, de petite forme et au titre si musical. Contant l’histoire d’un écrivain paralysé, privé de son expression artistique, son thème a particulièrement touché Solrey : « Cette nouvelle n’a pas été choisie par hasard, elle fait écho au silence de mon violon ». C’est en même temps une œuvre « très proustienne » qui propose une réflexion « sur le temps, le passé, la mémoire, la création ». L’adaptation de l’œuvre en opéra ne fut pas une mince affaire et aura pris du temps. L’élaboration du livret s’est avérée être un exercice difficile du fait d’un sujet abstrait sans réelle narration ni action. De ce récit traitant de l’invisible, où l’omniprésence des fantômes côtoie le conte fantastique, il a fallu « façonner les mots, les construire » en passant par la création d’un narrateur, assumant le rôle d’un « personnage qui se transforme et traverse le récit tout au long de l’opéra, comme un passeur ». Il en résulte un livret en 3 actes (chacun composé de 5 à 7 tableaux) où tout s’enchaîne, une forme traditionnelle qui correspond néanmoins à l’esthétique de cette nouvelle tenant du classicisme. « Nous sommes très attachés à la période classique » déclare Solrey, pour qui les opéras de Mozart restent des chefs-d’œuvre incontournables. 

Effleurer les choses

Composer un opéra était une grande première pour Alexandre Desplat, et ce n’est pas sans crainte qu’il s’est attaqué à cet univers bien particulier. Il a su trouver dans l’esthétique japonaise un écrin idéal pour sa musique épurée « qui est proche de l’œuvre de Kawabata dans sa délicatesse, dans l’effleurement des choses, sans jamais accentuer le pathos ni le drame de l’histoire ». L’orchestre de chambre (3 flûtes, 3 clarinettes, trio à cordes et percussions) évoque les ensembles du Japon tels que le gagaku, mais la musique en elle-même ne s’enferme pas dans une référence trop évidente aux sonorités japonaises : « la relation au japonisme est là, dans la musique et la mise en scène, mais on peut l’oublier ou la voir. Rien n’est imposé. » Le traitement de la voix rappellera plus volontiers Pelléas et Mélisande de Debussy : « À la française », avec peu de vocalises, c’est « un chant qui suit la phrase et qui n’étire pas les mots ».

Tout aussi épurée est la mise en scène de Solrey, divisée en trois plans. À l’avant-scène l’espace symbolique du récit et du narrateur. Au centre, le huis clos blanc de la maison où se tient le maître écrivain. De dos, il fait face aux musiciens, placés au fond : partie intégrante de la mise en scène et vêtus de costumes colorés, ils symbolisent le verger et « représentent l’amour que Kawabata avait pour la nature ». Une disposition de conception zen qui laisse tout l’espace libre au chant des interprètes. Une création vidéo réalisée par la metteuse en scène vient parfaire le tout : « La vidéo est un plus qui permet aux metteurs en scène d’alléger les décors et les costumes, et d’offrir un espace mental différent. Je tenais à réaliser cette vidéo et à ne la confier à personne d’autre car c’est une partie intégrante de la scénographie ». Cette expérience de mise en scène est également un exercice inédit pour Solrey, ses créations avec le Traffic Quintet relevant jusqu’ à présent davantage de la mise en espace. L’artiste reconnaît que ce fut « un travail immense, global, de créer tout un monde, tout un imaginaire, et de l’offrir sous forme d’opéra ». Mais elle avoue que ce fut avant tout une expérience passionnante, magique, et se dit prête à recommencer : « Je suis très contente de faire une mise en scène pour le spectacle vivant. Ça me ramène à mes premières amours : la scène avec le violon. Je me sens chez moi dans un théâtre, une salle de concert. Je suis heureuse de revenir à cette forme-là. » 

L’ensemble Lucilin se voit confier la création de l’opéra après avoir proposé à Alexandre Desplat une collaboration musicale. En silence sera ainsi crée au Grand Théâtre du Luxembourg avant sa création française aux Bouffes du Nord. Une prochaine présentation au Japon n’est ensuite pas à exclure : « nous avons très envie de voyager avec ce spectacle. Le Japon nous a déjà contacté. »

Floriane Goubault