Dossiers - XXe siècle

Claude Debussy Images

Claude Debussy
Tissée de rêves insaisissables, la musique de ce magicien des sons semble écrite par les fées ou le Dieu Pan en personne…
Partager sur facebook

Les Images sont l’aboutissement du projet musical impressionniste de Debussy. Leur matière musicale, tour à tour pointilliste ou fauviste, anticipe sur Stravinski et même, sur la musique aléatoire des années 1960.

Donner à la perception sensorielle la prééminence sur le mécanisme intellectuel de la conceptualisation et parvenir ainsi à un authentique réalisme : tel fut le projet du courant artistique que l’on dénomme aujourd’hui « impressionnisme ». Il s’illustra au départ dans la littérature (Edmond et Jules de Goncourt, Verlaine) ; la peinture emboîta le pas (Monet et ses amis exposent au salon de 1874). La prééminence de la couleur sur la ligne et la restitution du stimulus à l’état brut (en peinture au moyen de la touche divisée) s’accompagnent de la dissolution des cadres formels fournis par la raison conceptualisante. Le flou accompagnant la dilution des formes précises jusqu’ici prévalentes a pour conséquence d’accroître l’emprise du rêve sur l’art. L’impressionnisme dissout le réel dans le rêve, et débouche même, chez Whistler ou le dernier Monet, sur l’art abstrait. Il pourrait prendre pour devise cette phrase de l’écrivain anglais Richard Jefferies : « Ces pensées et ces sentiments qui ne sont pas définis avec précision, mais qui s’entourent d’une brume de distance et de beauté, sont toujours les plus précieux. » Compte tenu du décalage avec les autres disciplines artistiques, en musique, le coup d’envoi ne fut donné qu’en 1892 par Debussy avec son Prélude à l’après-midi d’un faune. La théorie des correspondances est la pierre angulaire de l’impressionnisme musical : l’un des chefs-d’œuvre de l’impressionnisme debussyste, le quatrième prélude du Livre I, renvoie d’ailleurs à Baudelaire (« Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir »). En effet, il s’agit pour le musicien de faire ressentir non seulement des impressions auditives, mais aussi des perceptions visuelles ou olfactives. Il est possible, par un raisonnement analogique, de définir une technique musicale de l’impressionnisme, la couleur (harmonie, timbre) prenant comme en peinture le pas sur la ligne (mélodie, contrepoint). L’impressionnisme de Debussy a soulevé des polémiques, certains le contestant au point de faire du musicien français l’incarnation du symbolisme en musique. Ce point de vue scolastique oppose artificiellement deux notions qui ne se situent pas sur le même plan. L’impressionnisme est davantage une question de technique ; le symbolisme concerne plutôt des thèmes d’inspiration. Ainsi L’Après-midi d’un faune ou Pelléas sont-ils des œuvres d’inspiration symboliste utilisant une technique impressionniste pour traduire les images, les sentiments et les sensations associés au sujet. 

L’archétype de l’impressionnisme en musique

Le triptyque orchestral intitulé Images est d’ailleurs, du propre aveu de l’auteur, l’aboutissement de ses recherches en matière d’impressionnisme : il essaie en effet « de faire autre chose, en quelque sorte des réalités, que les imbéciles appellent impressionnisme, terme aussi mal employé que possible, surtout par les critiques qui n’hésitent pas à en affubler Turner, le plus beau créateur de mystère qui soit en art ! » (lettre de mars 1908 à l’éditeur Durand) Éternel provocateur et contempteur des critiques, Debussy rejette la terminologie qui demeurait alors entachée de la connotation négative de l’exposition de 1874. Dans son livre sur Debussy, Koechlin contestera encore l’usage du terme ; aujourd’hui, avec le recul, toute nuance péjorative a disparu. Cette phrase cruciale constitue l’aveu sans équivoque d’un projet de musique « impressionniste » ; elle réduit à néant les poncifs négationnistes de l’impressionnisme de Debussy, aujourd’hui bien éculés. Les Images se composent de trois parties sans liens directs, chacune se rapportant à un folklore imaginaire propre à trois pays : le Royaume Uni (et plus spécialement : l’Écosse) (« Gigues »), l’Espagne (« Iberia ») et la France (plus spécialement l’Île-de-France) (« Rondes de printemps »). Leur caractère disparate encourage à les exécuter séparément ; « Iberia » est la plus souvent jouée et a acquis une relative célébrité. Le caractère insaisissable et presque immatériel de leur substance musicale (dans ses derniers avatars (Images et Jeux), l’impressionnisme debussyste visait à une « dématérialisation » du son et à une trame musicale « tissée de rêves » : un aboutissement à mettre en parallèle avec le dernier Monet) a dérouté plus d’un auditeur et l’audition de l’intégralité du triptyque au cours d’un même concert peut être difficile. Turner et Constable ont été les précurseurs de l’impressionnisme pictural, et les brumes noyant de rêve tel paysage londonien nocturne de Whistler s’accordent bien avec la prédilection pour le rêve, le flou et l’indécis d’une part importante de l’art et de la littérature britanniques. Debussy montra un penchant constant pour cette ambiance très « british » telle qu’elle est décrite par son ami Gabriel Mourey dans son livre Passé le détroit (Ollendorf, Paris, 1895), et cette atmosphère, humour anglais inclus, imprègne bon nombre de ses compositions. Les « Gigues » (qui s’inspirent d’authentiques gigues écossaises) sont particulièrement illustratives d’un état d’esprit ambigu, à la fois triste et doucement ironique, qui laisse entrevoir les évolutions d’un Pierrot triste au travers des volutes d’un brouillard londonien moiré de soleil à l’image de certaines vues londoniennes de Whistler. La partie centrale, « Iberia », est elle-même un triptyque (« Par les rues et par les chemins », « Les Parfums de la nuit » et « Le Matin d’un jour de fête »). « Les Parfums de la nuit » est la plus langoureuse, la plus sensuelle et la plus évocatrice de toutes les pièces que l’Espagne inspira à Debussy. Le début (« lent et rêveur ») rend compte des rumeurs les plus ténues flottant dans l’air de la nuit avec la précision d’un sismographe (une plainte mélancolique du hautbois perçant le voile des accords tenus par les cordes dans le registre aigu, le rythme d’une habanera lointaine aux bassons et au tambourin). Réfractant la moindre vibration de l’atmosphère, la musique reste longtemps dans un état de torpeur somnolente, de vagues fragments thématiques tissant de leurs fugitives apparitions une texture sonore insaisissable, jusqu’à ce qu’un motif de tierces fasse irruption, frémissant de passion, pour mener à un climax intense et expressif. À la fin, avec la transition vers le finale (« Le Matin d’un jour de fête »), dans la joyeuse résonance de cloches et de fanfares par ton entier, l’impressionnisme atmosphérique fait place à un impressionnisme « truculent », véritable torrent sonore où jouent des coudes, dans une clarté aveuglante, des fragments décousus de chants et de danses. Aucun plan ne régit ces lambeaux sonores culbutant les uns sur les autres pour se combiner en une sublime confusion ; ce véritable « mardi gras » sonore, conjuguant la technique pointilliste aux coloris rutilants des fauves, anticipe sur les musiques aléatoires des années 1960. Dans les « Rondes de printemps », il émane de l’introduction une étrange sensation de froid : le printemps est perçu comme un prolongement de l’hiver au travers duquel le retour de la vie peine à se frayer une voie. Des particules thématiques aux bois sont gagnées par une effervescence vernale au-dessus d’un trémolo en harmoniques des cordes, qui suggère le dégel : un passage prémonitoire du Sacre du printemps.

Michel Fleury

Repères

  • 1862

    Naît le 22 août à Saint-Germainen- Laye
  • 1872-1882

    Etudes au Conservatoire de Paris
  • 1880

    Devient précepteur de musique à Saint-Pétersbourg chez Madame von Meck, égérie de Tchaïkovski
  • 1885-1887

    Séjour à la Villa Médicis à Rome (Prix de Rome)
  • 1888

    La Damoiselle élue, cantate sur un poème préraphaélite de Dante Gabriel Rossetti
  • 1889

    Arabesques pour piano
  • 1890

    Suite bergamasque pour piano
  • 1894

    Prélude à l’après-midi d’un faune
  • 1899

    Trois Nocturnes, premier mariage (Lilly)
  • 1902

    Pelléas et Mélisande
  • 1903

    Estampes pour piano
  • 1904

    Images pour piano, cahier I
  • 1905

    La Mer
  • 1907

    Images pour piano, cahier II
  • 1918

    Divorce de Lilly, second mariage (Emma Bardac)
  • 1911

    Le Martyre de Saint Sébastien
  • 1912

    Images pour orchestre, Préludes pour piano
  • 1913

    Jeux (poème chorégraphique)
  • 1915

    Etudes pour piano
  • 1917

    Sonate pour violon et piano
  • 1918

    Debussy meurt d’un cancer