Dossiers - XXe siècle

Respighi le magicien

Respighi
Respighi s’est imposé comme un magicien capable de concilier la puissance évocatrice des véristes au raffinement poétique des impressionnistes.
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La Belle au bois dormant est un opéra de chambre au charme irrésistible. Lyrisme, humour et poésie s’y conjuguent à une science de l’écriture aussi érudite qu’éblouissante.

 

Respighi est l’un des seuls compositeurs italiens à avoir conquis un renom international. Encore cette gloire repose-t-elle exclusivement sur les brillantes fresques orchestrales de sa Trilogie romaine (Fêtes romaines, Fontaines de Rome, Pins de Rome). Il a pourtant laissé une oeuvre prodigieusement abondante pour son existence relativement brève, et qui aborde tous les domaines. Il a été, aux côtés d’Alfredo Casella, Gian-Francesco Malipiero et Ildebrando Pizzetti, l’une des principales figures de la célèbre « génération 1880 », à qui l’on doit le renouveau de la musique instrumentale en Italie après plus d’un siècle de règne sans partage de l’opéra. Exceptionnellement doué, il fut aussi violoniste, altiste et pianiste de talent, chef d’orchestre, professeur et musicologue de renom.

Une vie courte mais bien remplie

Né à Bologne dans une famille tournée vers les arts (son père était pianiste et son grand-père, Giovanni Putti, un illustre sculpteur), il étudia le violon et l’alto au Liceo Musicale de cette ville, la composition avec Martucci et l’histoire de la musique avec Luigi Torchi, un érudit en matière de musique ancienne. Diplômé de violon en 1899, il fut embauché comme premier alto par le Théâtre Impérial de Saint-Pétersbourg : un séjour qui lui permit de travailler la composition pendant 5 mois avec Rimski-Korsakov. De retour à Bologne, il obtint son diplôme de composition avec le triptyque orchestral Preludio, Corale e Fuga (1901). Parcourant l’Europe en tant que premier violon du Quintette Mugellini, il se tourna ensuite vers la composition, qu’il enseigna d’abord au Liceo Musicale de Bologne (1911), puis à l’Académie Sainte Cécile de Rome (1913). La création des Fontaines de Rome (1917) fut le coup d’envoi de sa renommée internationale. En 1919, il se maria avec l’une de ses anciennes élèves, Elsa Olivieri Sangiacomo, l’un des pionniers de la redécouverte du plain chant. Elsa l’initia aux mystères du chant grégorien, ce qui ouvrit à son art de nouvelles possibilités d’expression : les Trois préludes sur des mélodies grégoriennes pour piano, Les Vitraux de cathédrale, le Concerto gregoriano pour violon, le Concerto myxolydien pour piano et le Metamorphoseon pour grand orchestre doivent une part de leur pouvoir expressif à ces tournures archaïsantes qui marquent également de leurs nuances intemporelles certaines portions des Pins de Rome (Pins près d’une catacombe) et des Fêtes romaines (hymne des suppliciés de Circenses, religieux du Jubilé).

Cet intérêt pour la musique ancienne, partagé avec les autres compositeurs de la « génération 1880 », trouve son aboutissement en un important travail d’éditeur de Monteverdi et de Vivaldi, et dans la composition de pastiches inspirés par des œuvres des xvie, xviie et xviiie siècles, comme Airs et danses anciens ou Les Oiseaux. Un lyrisme intense, nuancé de nostalgie et de pessimisme, constitue le constant arrière-plan des œuvres de Respighi : il a trouvé dans la synthèse du langage postromantique, de l’impressionnisme et de la musique grégorienne le moyen d’expression approprié à ses tendances méditatives. Le Triptyque d’après Botticelli, sans doute le chef-d’œuvre absolu du maître italien, trouve une harmonie parfaite entre ces styles contradictoires et transpose en langage moderne la grâce miraculeuse et fragile de Vivaldi et de Monteverdi. Cette magique transparence, jointe à une certaine innocence, rapprochent Respighi de Ravel : un parallèle qui s’impose à l’écoute de La Belle au bois dormant, conte musical en 3 actes inspiré de Charles Perrault.

Une féérie musicale

Respighi a abordé à plusieurs reprise le domaine du merveilleux et du fantastique : dans ses opéras Belfagor et La campana sommersa notamment, mais aussi dans certains panneaux des fresques orchestrales (Le matin de Sainte Claire dans les Vitraux). Son génie d’illustrateur sonore le prédisposait à de tels sujets, lui permettant de rehausser d’éclatantes couleurs ou de nimber de brumes fragiles d’héroïques exploits légendaires ou, à l’autre extrême, de tendres créatures mystiques. Cette inclination pour des atmosphères légendaires et irréelles a été renforcée par son séjour en Russie et par le contact de Rimski-Korsakov : l’univers sonore de Respighi s’est souvenu des prodiges orchestraux du Coq d’or, Sadko ou Kitège. Sur cette influence russe s’est greffée celle des impressionnistes français (Ravel, Dukas et Schmitt), et La campana sommersa déploie une magie sonore qui n’a rien à envier à Daphnis, Ariane et Barbe-bleue ou La Tragédie de Salomé. Dans un cadre plus restreint, La Belle au bois dormant est une « œuvre pour les enfants à usage des adultes », comme L’Enfant et les sortilèges composé à la même époque par Ravel. Il s’agit d’un opéra de marionnettes destiné à la troupe de Vittorio Podrecca, alors célèbre dans toute l’Europe.

Le livret de Gian Bistolfi s’inspire directement du conte de Perrault, mais en faisant une place plus large au monde des fées (bonnes : Fée bleue, ou méchantes : Fée verte), à la nature (chant du rossignol, du coucou, danse des grenouilles, étang de la scène 1) et en transposant en 1940 l’éveil de la princesse par le prince charmant (celui-ci accompagné par les milliardaires d’une riche société américaine présidée par un Mr Dollar Chèques !), l’occasion d’exhausser le vœux exprimé par les courtisans de célébrer le printemps « dans le nouveau style » par un narquois final en style de fox-trot, à mettre en parallèle avec les séquences jazzy de L’Enfant et les sortilèges. Un tel scénario donne à Respighi l’occasion d’exploiter son sens de l’humour, de la parodie la plus directe à l’allusion la plus raffinée.

Ce maître styliste se livre à de brillants pastiches de Wagner (Voyage du prince au château par analogie avec celui de Siegfried sur le Rhin, évocation de la Fée verte en référence à Freia, éveil de la princesse se souvenant de Brünnhilde, etc.), de Puccini (duo d’amour) et d’autres compositeurs à la mode (Massenet, Debussy, Stravinski). À la scène 2 de l’Acte II, pas plus les délicates nourritures que les « mélodies sucrées du morbide Strauss » ne parviennent à tirer la princesse de son sommeil. Cette profusion de clins d’œil, qui indique l’étendue de l’érudition et de la science de Respighi, n’est pas à la portée de tous les publics, et encore moins d’un jeune public. Du moins l’auditeur sera-t-il conquis d’emblée par la radieuse beauté de cette partition féérique, étincelante et évocatrice, qui anticipe sur les séquences fantastiques de Belfagor, tandis que la scène des grenouilles du début nous transporte déjà dans la forêt merveilleuse de La Campana sommersa. Une magie sonore d’autant plus éblouissante que la formation orchestrale est réduite : 7 bois, cordes, percussions, piano, célesta, épinette ou clavecin. De même que Strauss dans Ariane à Naxos, Respighi accomplit des prodiges avec un ensemble restreint.

On admirera aussi l’écriture vocale, dont on a parfois minimisé les exigences : c’est en général la même chanteuse qui incarne à la fois la Fée bleue et le Rossignol, et ces parties sont très difficiles, de même que celles du Prince et de la Princesse, tout particulièrement dans le duo final. L’œuvre a été créée le 13 avril 1922 au Théâtre Odescalchi de Rome, sous la direction d’un élève de Respighi, Renzo Massarani, et a remporté un immense succès. En 1933, l’auteur a révisé l’orchestration, dirigeant lui-même la première de cette nouvelle version au Théâtre de Turin le 9 avril 1934. Après plusieurs concerts diffusés par la RAI de Turin dans les années 1930 et le 13 juin 1967, ce bijou d’orfèvrerie est tombé dans un oubli injustifié jusqu’à l’enregistrement discographique par le chef suisse Adriano (spécialiste de Respighi) en 1994. Cette nouvelle production par l’Opéra du Rhin permettra de découvrir un chef-d’œuvre et de réévaluer un immense compositeur, inexplicablement laissé pour compte, depuis plusieurs décennies.

Michel Fleury