Dossiers Musicologiques - Classique

Gluck Armide

Gluck
Christoph Willibald Gluck marqua son époque en réformant la tragédie lyrique.
Partager sur facebook

Au cœur du débat entre défense du style français ou du style italien, Armide de Gluck fit beaucoup parler à sa création. Le compositeur y atteint de nouveaux sommets d’expressivité, sublimant le livret de Quinault presque un siècle après le chef-d’œuvre de Lully. On entendra l’ouvrage ce mois-ci à l’Opéra-Comique.

Le contexte entourant la création en 1777 d’Armide de Gluck nous replonge dans le conflit qui opposa les adeptes de l'opéra français et les adeptes de l'opéra italien au milieu du xviiie siècle. Enclenché dès 1752 avec la fameuse « Querelle des Bouffons », ce différend refit surface face aux réformes mises en place par le compositeur à la fois dans l'opera seria italien et dans la tragédie lyrique française. 

Dès son Orfeo ed Euridice, Gluck avait pris beaucoup de liberté par rapport aux conventions de l'opera seria, limitant la place de la voix soliste qui jusque-là exprimait à elle seule les émotions des personnages (et dont la partie virtuose constituait l'essence même du spectacle). Conscient d'autre part que la tragédie lyrique, telle qu'on la connaissait, avait déjà donné ce qu'elle avait de meilleur et plaisait de moins en moins à un public européen qui ne parlait pas toujours français, Gluck voulait tenter de lui donner un nouveau souffle, la recherche du naturel dans l'expression des sentiments devenant sa ligne de mire. Les ornements furent réduits au minimum, l’esthétisme pur s’effaçant au profit d’une émotion directe, concrète, capable de toucher le spectateur. Dans la préface d'Alceste, le compositeur définissait ainsi son travail : « J'ai cherché à réduire la musique à sa véritable fonction : celle de seconder la poésie pour fortifier l'expression des sentiments et l'intérêt des situations [...] ». Lorsqu’il commença la composition de son Armide, une partie du milieu musical n’approuvait pas du tout le tournant qu’il faisait prendre à l’opéra. L’Opéra de Paris décida de le confronter à Niccolò Vito Piccini, qui incarnait l'excellence musicale italienne, en commandant l'opéra Roland à celui-ci. Le conflit qui opposait les mélomanes entre défenseurs et censeurs du style français agita la presse beaucoup plus que les musiciens eux-mêmes, qui se vouaient un grand respect mutuel. Les tenants et les aboutissants de cet affrontement n'étaient par ailleurs pas que musicaux mais également politiques : tous les partisans de Gluck étaient aussi ceux de Marie-Antoinette tandis que tous ses opposants s'affichaient comme des adversaires de la jeune Autrichienne.

Les passions à nu

Reprendre le livret d’Armide écrit par Quinault ne manquait pas d’audace de la part de Gluck, car à ce moment-là, personne n'osait toucher aux livrets du librettiste qui avait travaillé avec le grand Lully, et les critiques se montraient impitoyables envers ceux qui osaient se mesurer au compositeur du Roi Soleil. Qui plus est, Gluck reprenait le livret de son opéra le plus emblématique. Armide était la tragédie lyrique qu'on citait en exemple pour parler de la fine fleur de l'opéra français, et la comparaison pouvait effrayer. Le choix de Gluck était pourtant bien compréhensible : le livret de Quinault offrait l'opportunité de dépeindre une gamme large de sentiments humains, de l'amour à la fureur. Son intrigue est rythmée et découpée en cinq actes : Armide, magicienne redoutable par ses enchantements et par sa beauté, est éprise de Renaud, un téméraire chevalier. Il l'éconduit et l’abandonne, la laissant déchirée entre son amour pour lui et sa soif de vengeance. Le personnage d’Armide, tiré de La Jérusalem délivrée du Tasse, est passionnant par ses ambiguïtés et correspond à un modèle qui a inspiré les artistes dans tous les domaines : celui de la sorcière tourmentée par l'amour. On peut voir en Armide une cousine de Médée, de Circé ou même de Calypso.

L'opéra de Gluck s'ouvre sur une musique qui fait sentir un certain flottement, avec un thème qui nous suggère l'indécision d'Armide plutôt que sa colère. À l'acte II on trouve deux passages essentiels : l'« air de sommeil » de Renaud, où les cordes reproduisent le bruit d'une rivière et la flûte le chant d'un oiseau, et un monologue d'Armide à la fin de l'acte. Gluck sut en tirer le potentiel théâtral pour composer des pages de musiques magnifiques, comme l'avait fait Lully avant lui. Le récit et l'air qui suit « Enfin il est en ma puissance » nous montre une sorcière furibonde qui finit par céder à l'amour, renonçant à son désir de vengeance. Le troisième acte nous amène à une tension dramatique forte avec l'arrivée de la Haine, dont le chant se voit transpercé par la voix accablée de la magicienne. On retrouve des thèmes que Gluck avait employés dans d'autres opéras, notamment dans Telemaco. La fin de l'opéra nous réserve un dernier moment d'émoi avec le second grand monologue d'Armide. Abandonnée par Renaud, désespérée, elle atteint les frontières de la folie et laisse libre cours à sa colère, envoyant ses démons démolir le palais. 

L’Armide de Gluck connut finalement un succès phénoménal, bien plus que le Roland de Piccini, et devint l’une des pièces incontournables du répertoire des théâtres lyriques à partir de là. Loin de jeter l'éponge, les piccinistes continuèrent à livrer bataille aux gluckistes, bataille dont l'acmé fut atteinte lorsque les deux musiciens composèrent presque simultanément une Iphigénie en Tauride. Et cette fois, le succès fulgurant de Gluck coupa court à la querelle…

 

Élise Guignard

Nos suggestions