Dossiers - Classique

Gluck Iphigénie en Tauride

Gluck
Gluck réforma aussi bien l’opéra italien que la tragédie lyrique française.
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En 1769, dans la préface de son opéra Alceste, Christoph Willibald Gluck annonce vouloir réformer l’opéra pour gagner en vérité dramatique. Dix ans plus tard, Iphigénie en Tauride est peut-être son opéra le plus représentatif de cette réforme et le plus abouti.

En 1774, suite au succès d’Iphigénie en Aulide et d’Orphée et Eurydice, Gluck est propulsé sur le devant de la scène parisienne. Lui seul semble être en mesure de donner un nouveau souffle à l’opéra sclérosé, enferré dans l’archaïsme des codes de l’opera seria ou de la tragédie lyrique datant de Lully. L’Académie Royale de musique propose alors au compositeur allemand un contrat stipulant l’écriture de plusieurs opéras, dont une Iphigénie en Tauride

Gluckistes vs Piccinnistes : la bataille d’un livret

Dès 1775, Gluck demande à Du Roullet (déjà librettiste d’Iphigénie en Aulide) d’écrire le livret de sa seconde Iphigénie. Du Roullet accepte puis se désiste (il écrira néanmoins le livret de la version française d’Alceste) et le projet reste en suspens. En 1776, un jeune poète du nom d’Alphonse du Congé Dubreuil, ignorant le projet de Gluck, lui propose de mettre en musique son propre livret sur le sujet d’Iphigénie en Tauride. Gluck refuse une première fois, invoquant le manque de temps que lui laisse alors son opéra Armide, puis une seconde fois en juin 1777 pour raison de santé (n’oublions pas que le compositeur est âgé de 63 ans). En réalité, Gluck aurait déjà trouvé un remplaçant à Du Roullet en la personne de Nicolas-François Guillard. Pourquoi dès lors faire tant de mystère et garder secrètes ses intentions ? Enlisé malgré lui dans une rivalité forcée avec le compositeur italien Piccinni tout juste arrivé à Paris, sans doute ne souhaite-t-il pas revivre l’épisode du Roland (Gluck brûlera les esquisses de son opéra Roland sur lequel il travaillait depuis des mois après avoir appris que l’Opéra avait donné le même livret à Piccinni). 

Dubreuil ne fut pas la seule victime de ces cachotteries : pendant plusieurs mois, on laisse croire au compositeur Gossec que le livret de Guillard pourrait lui revenir, Gluck lui assurant à plusieurs reprises qu’il ne s’en chargerait pas. Quelle déception lorsqu’il découvre le pot aux roses ! Dans une lettre adressée au librettiste, Gossec fait part de son dépit : « durant tout ce temps, je fus bercé d’un songe flatteur ; je ne m’attendais pas, à mon réveil, de me voir frustré d’un bien qui semblait m’appartenir ». Conscient qu’il ne peut rivaliser face à un tel composteur de talent, mais qu’il admire néanmoins, il continue en ses termes : « Je n’ai pas même l’espoir de produire un ouvrage sur la scène tant que M. Gluck la tiendra. […] En attendant, mes cheveux blanchissent, mes espérances s’évanouissent et mon courage s’éteint. Tout, pour moi, n’est que motif de dégoût. » 

L’histoire ne s’arrête pas là. Fraîchement promu directeur de l’Académie Royale, Anne-Pierre-Jacques De Vismes reçoit à son tour, en 1778, le livret de Dubreuil. Connaissant le projet de Gluck, et évaluant peut-être le gain financier que lui rapporterait la confrontation publique entre Gluck et Piccinni, De Vismes jette de l’huile sur le feu de la sempiternelle querelle entre musiques française et italienne en confiant le livret de Dubreuil au compositeur italien. Conscient qu’une partie de l’opinion publique parisienne ne le porte pas dans son cœur, Piccinni accepte à condition que son opéra soit donné avant celui Gluck. Mais De Vismes aura beau donner sa parole, l’Iphigénie de Gluck (qui bénéficie du soutien de son ancienne élève la reine Marie-Antoinette) est terminée quelques mois plus tard et créée la première, le 18 mai 1779. Piccinni, embarrassé par le livret de Dubreuil somme toute assez médiocre, devra attendre 1781 avant de voir son œuvre mise en scène, sans connaître le même succès que son confrère allemand.

« Chercher une belle simplicité » (préface d’Alceste)

Guillard écrit son livret d’après une tragédie de Guimond de la Touche (1757), elle-même inspirée d’Euripide. L’histoire contient tous les éléments qui font les meilleurs drames : après avoir échappé au sacrifice grâce à la déesse Diane (Artemis), Iphigénie se retrouve en Tauride (actuelle Crimée) au pays des Scythes, où elle se voit contrainte de sacrifier à son tour tout étranger abordant le rivage. Lorsque son frère Oreste débarque, accompagné de son fidèle ami Pylade, ni le frère ni la sœur ne se reconnaissent, mais Iphigénie ne peut se résoudre à sacrifier le jeune homme malgré les exhortations de Thoas, le roi des Scythes. Oreste finit par reconnaître sa sœur in extremis et Diane leur permet de regagner Mycènes. Il n’y a pas d’intrigue amoureuse (ni même d’intrigue secondaire) dans ce livret qui exalte l’amour fraternel et l’amitié. Néanmoins, Gluck y trouve de quoi satisfaire son imagination et, dans la droite ligne de sa réforme, cherche simplicité et concision afin de garantir l’effet dramatique. Il commence par réduire le livret à quatre actes et s’en explique dans une lettre à Guillard : « l’opéra peut rester en 4 actes. En le mettant en 5, la fin du 2e est mauvaise, selon moi […]. L’acte sera un peu plus long, mais n’importe ; tout y est plus chaud. » Gluck supprime également toute phrase qu’il juge inutile et ralentit l’intrigue : « On ôtera quelque chose des récitatifs, par-ci, par-là, où ils semblent dire la même chose, ou être trop longs, cela ne gâtera pas l’ouvrage, qui doit selon moi faire un effet surprenant. »Tout en conservant une structure enchaînant récitatifs, airs et chœurs, le compositeur efface toute transition trop marquée entre les numéros, à l’image de la première scène dans laquelle Iphigénie commence à chanter alors même que la tempête d’ouverture se poursuit à l’orchestre. Dans un style vocal dépourvu de toute virtuosité flamboyante et d’ornements inutiles, les airs sont de formes variées : da capo, binaire ou parfois suivant le déroulé du texte (comme le trio « Je pourrais du tyran » de l’acte 3 qui décrit les différents sentiments des personnages). Les chœurs sont nombreux (chœur des prêtresses ou foule des Scythes, chœur des Euménides avec l’arrivée des trombones) et l’orchestre, aux interventions contrastées, accompagne tous les récitatifs. Enfin, Gluck refuse de se soumettre au traditionnel ballet, extérieur à l’intrigue, qui dessert selon lui l’efficacité du drame. Il déclare en 1775 : « les canailles ne m’arracheront plus une note de ballet, et mes opéras se termineront désormais toujours avec les paroles ». Les seules scènes de danse de son opéra (chœur des Scythe de l’acte 1, pantomime des Euménides à l’acte 2) sont d’ailleurs parfaitement intégrées à l’action. Cependant, face à la pression du public qui accuse De Vismes de favoriser « M. Gluck et les gens de goût qui se plaignent que la danse écrase le chant », un ballet (Les Scythes enchaînés) est ajouté dès la 5e représentation. Ironie du sort, c’est au malheureux Gossec que l’on en confie la composition !

L’opéra est un succès. Même l’homme de lettres Friedrich Melchior Grimm, pro-italien et piccinniste déclaré, est obligé d’admettre la haute qualité de l’œuvre : « nous devons avouer que ce nouvel opéra […] a paru d’un effet extraordinaire. […] Cette musique ne charme point l’oreille, mais elle ne ralentit presque jamais l’effet de la scène […]. Je ne sais si c’est là du chant, mais peut-être est-ce beaucoup mieux. » Et Berlioz de déclarer dans ses Mémoires : « Et le jour où […] il me fut enfin permis d’entendre Iphigénie en Tauride, je jurai, en sortant de l’Opéra, que, malgré père, mère, oncles, tantes, grands parents et amis, je serais musicien. »

Floriane Goubault

 

Repères

  • 2 juillet 1714

    naissance de Christoph Willibald Gluck à Erasbach (Bavière)
  • 1741

    Artaserse, premier d’une longue série d’opéras de Gluck sur des livrets de Metastasio
  • 1752

    Installation à Vienne
  • 1762

    Orfeo ed Euridice, premier opéra en collaboration avec le librettiste Calzabigi
  • 1767

    Alceste
  • 1769

    Publication de la partition d’Alceste et de la préface dans laquelle Gluck explique sa réforme
  • 1774

    Iphigénie en Aulide et Orphée et Eurydice sont joués à Paris
  • 1776

    Version française d’Alceste
  • 1777

    Armide, sur le livret de Philippe Quinault
  • 1779

    Iphigénie en Tauride et Echo et Narcisse ; Gluck retourne à Vienne
  • 1781

    Version allemande de Iphigénie en Tauride
  • 15 novembre 1787

    Mort à Vienne