Dossiers Musicologiques - Classique

Mozart & Da Ponte trois chefs-d’œuvre

Mozart & Da Ponte
C’est en 1786 que Mozart rencontre le librettiste Lorenzo da Ponte avec lequel il engage une collaboration fructueuse.
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L’opéra royal de Versailles présente trois des plus fameux opéras de l’histoire de la musique : les noces de Figaro, Don Giovanni et Così fan tutte. Les trois chefs-d’œuvre ont été imaginés par Mozart et Da Ponte. Histoire d’une des plus belles collaborations artistiques de tous les temps.

Le fait que Lorenzo Da Ponte nous ait laissé ses Mémoires aurait pu constituer, a fortiori, une véritable aubaine. Ce serait cependant sans compter sur une recension effectuée sur le tard (et même très tard, il avait quatre-vingt-un ans) et une tendance à l’embellissement comme à l’autojustification d’un personnage haut en couleurs. Né le 10 mars 1749 à Vittorio Veneto près de Venise, Da Ponte s’éteignit le 17 août 1838 à New York au terme d’une existence mouvementée et parfois sulfureuse qui le mena à Venise, Vienne surtout, mais aussi Prague, Londres et, finalement, aux Amériques. Ce n’est certes pas un hasard si, parmi ses amis – et peut-être même ses modèles – figurait un certain Giacomo Girolamo Casanova (1725-1798) et il est sûr que l’abbé Da Ponte ne fut point obsédé par l’abstinence liée à son état ecclésiastique. Après tout, comme beaucoup avant lui (notamment Vivaldi), il était entré dans les ordres dans un souci plus matériel que spirituel car la prêtrise était en soi un métier. Les Mémoires de notre abbé dressent un tableau très vivant des cabales et disputes faisant le quotidien de la vie artistique dans la capitale viennoise de ce temps. On ne peut s’empêcher d’éprouver une sympathie véritable pour cette personnalité qui resta, « malgré les courbettes devant princes et prélats, un pauvre bougre » (Dominique Fernandez dans la préface des Mémoires). Quand Da Ponte évoque Mozart, c’est avec quelques certitudes : « Je ne puis jamais penser sans jubilation et sans orgueil que la seule persévérance et mon énergie furent en grande partie la cause à laquelle l’Europe et le monde durent la révélation complète des merveilleuses compositions musicales de cet incomparable génie ». On peut sourire devant une affirmation aussi péremptoire qui recèle cependant une part de vérité. Lorsque les deux hommes se rencontrèrent, la carrière de Mozart n’était certes pas assise de façon solide, mais il était loin d’être un inconnu : il avait déjà créé L’Enlèvement au Sérail, le 16 juillet 1782. Mais Vienne ne donna pas ensuite à Mozart la consécration qu’il était en droit d’espérer et l’entrée en scène de Da Ponte joua un rôle crucial. 

Le soutien de Joseph II

Au final, les efforts de l’un et de l’autre furent mis en échec par le destin, avec la mort le 20 février 1790 à l’âge de quarante-neuf ans de Joseph II, l’autre personnage-clé de notre Trilogie. Mélomane passionné, Joseph II n’accorda pas à Mozart les pleins honneurs mais il est indiscutable qu’il surveillait de près ses activités. Eût-il vécu plus longtemps, la destinée du compositeur aurait sans doute été autre et la trajectoire passant par Le Nozze di Figaro à Don Giovanni ne se serait pas arrêtée en si bon chemin. Ferme soutien de Da Ponte, l’empereur prêta une oreille complaisante aux demandes successives de son poète en faveur du compositeur. Globalement hostile à Mozart, le comte Rosenberg, intendant des théâtres impériaux, notait dans une directive du 16 mai 1788 : « La musique de Mozard (sic) est beaucoup trop difficile pour le chant ». Da Ponte avait-il une exacte compréhension du génie mozartien ? On se plaît à le penser : l’on ne peut que s’incliner devant la persévérance que Da Ponte mit à imposer sa musique sur les scènes viennoises malgré l’hostilité de Rosenberg. À l’inverse, le fait que Mozart, si difficile sur le choix de ses librettistes, ait conservé le poète italien pour trois de ses plus grands chefs-d’œuvre, constitue une marque de confiance inhabituelle. Dans ses Mémoires, Da Ponte indique que Mozart lui-même suggéra le choix du Mariage de Figaro de Beaumarchais pour en faire un livret. Le librettiste et le compositeur préservèrent l’essentiel de la pièce de Beaumarchais tout en la soumettant à la spécificité propre de l’opéra et en la mâtinant d’un zeste de commedia dell’arte. Joseph II avait interdit la pièce dans sa traduction en allemand mais autorisa cet opéra. Pour Don Giovanni, le choix semble être venu du poète. La légende veut que l’empereur lui-même imposa le sujet de Così fan tutte d’après un fait divers, mais la recherche musicologique récente semble avoir fait un sort à cette thèse. 

D'une création à l'autre

Les trois œuvres connurent un sort différent. Le Nozze di Figaro, créées le 1er mai 1786 au Burgtheater, connurent apparemment un triomphe mais n’eurent que sept représentations cette année-là. Après avoir reçu un accueil délirant lors de sa création à Prague le 29 octobre 1787, Don Giovanni connut quant à lui sa première viennoise le 7 mai 1788 et semble avoir laissé le public perplexe. Laissons la parole à Da Ponte : « Le dirais-je ? Don Juan n’eut aucun succès ! Tout le monde, Mozart seul excepté, s’imagina que la pièce avait besoin d’être retouchée. Nous y fîmes des additions, nous changeâmes divers morceaux ; une seconde fois : Don Juan n’eut aucun succès ! ». Da Ponte note ensuite que les Viennois se familiarisèrent peu à peu avec Don Giovanni et rapidement, toute l’Europe se mit au diapason de cette œuvre. Elle est sans doute aujourd'hui la partition la plus célèbre du tandem Mozart/Da Ponte , même si les avis sont toujours partagés : certains commentateurs voient en Don Giovanni une sorte de monstre hybride dont on ne sait trop que faire, d’autres y voient ce qui, somme toute, contribue à une dimension presque shakespearienne de l’opéra. La première de Così fan tutte intervint pour sa part le 26 janvier 1790. La mort de Joseph II interrompit sa marche en avant : en juin, on reprit Così mais seulement pour cinq soirées. L’ouvrage sombra ensuite dans l’oubli. L’immoralité de l’intrigue choqua en effet les contemporains de Mozart, Wagner se félicitait même qu’il n’eût pas accordé au faible texte de Così les mêmes beautés qu’aux Noces. Ces perplexités expliquent que l’opéra mit un temps très long (il fallut attendre le xxsiècle) pour prendre dignement place auprès de ses frères aînés.

Un mélange de teintes

Dans ses Mémoires toujours, Da Ponte nous livre des indications précieuses sur son idéal poétique : « alterner le doux et le fort, le gai et le pathétique, le pastoral et l’héroïque. (Cette diversité, je l’ai toujours recherchée dans toutes les pièces que j’ai écrites, et particulièrement dans celles que j’ai eu la bonne fortune de composer pour Salieri, Martini et Mozart. ». Indiscutablement, cette imbrication étroite du dramatique et du comique, du noble et du populaire, est bien plus grande dans la Trilogie que dans L’Enlèvement au sérail. On ne sait qui, de Mozart ou de Da Ponte, joua le plus grand rôle dans cette inflexion mais, au fond, qu’importe. Les deux compères retrouvaient ainsi une antique tradition, celle de l’opéra vénitien de la deuxième moitié du xviie siècle et, au-delà celle du drame shakespearien lui-même. À cet égard, Don Giovanni est la partition qui pousse cette logique le plus loin. Citons ces mots du critique Alois Schreiber qui assista à Don Giovanni, mots rapportés dans la monographie de Jean et Brigitte Massin (Fayard) : « Je dois avouer que la scène du cimetière m’a rempli d’horreur. Mozart semble avoir emprunté à Shakespeare le langage des fantômes ». Il ne croyait pas si bien dire.

 

Yutha Tep

Repères

  • 27 janvier 1756

    naissance de Mozart à Salzbourg
  • 1762

    premières compositions
  • 16 juillet 1782

    création de L’Enlèvement au sérail
  • 1er mai 1786

    création des Noces de Figaro
  • 29 octobre 1787

    création de Don Giovanni
  • 26 janvier 1790

    création de Così fan tutte
  • 6 septembre 1791

    création de La Clémence de Titus
  • 30 septembre 1791

    création de Die Zauberflöte
  • 5 décembre 1791

    Mort de Mozart