Meyerbeer Le Prophète
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Par son ampleur décorative et ses effets musicaux et visuels, Le Prophète est un « grand spectacle » dont la couleur, la variété et la pompe anticipent sur le péplum hollywoodien. Au Théâtre des Champs-Élysées, Marc Leroy-Calatayud dirige l'œuvre à la tête de l'Orchestre de chambre de Genève.
Le cas de Meyerbeer est unique : adulé et mis sur le même plan que Mozart, Beethoven ou Wagner comme l'incarnation même de la « grande musique », il est tombé en disgrâce vers 1900. Taxés de vulgaires, pompeux et tapageurs, ses opéras, dont le nombre de représentations avait battu tous les records, ont presque totalement disparu du répertoire. La littérature s'est mise de la partie, et plus d'un musicographe qui n'a jamais lu ni entendu une note de Meyerbeer se montre empressé à en dénoncer des traces chez Verdi, Wagner, Gounod ou même Franck en tant qu'impardonnables symptômes de complaisance et de tape-à-l’œil. Cette relégation au purgatoire est venue en réaction à son éclatante gloire, à ses fonctions et à ses titres officiels en France et en Allemagne. Sans doute aussi, en 1900, à l'époque du nationalisme triomphant en musique comme ailleurs, le cosmopolitisme de son œuvre et de sa vie lui fut fatal. À l'heure de ses grandioses funérailles, Émile Ollivier l'avait désigné comme le trait d'union entre la France et l'Allemagne : aujourd'hui, cette dimension européenne et même universelle devrait jouer en sa faveur. Ce Berlinois est le créateur d'un genre qui a dominé la scène lyrique française de 1830 à 1880 : celui du grand opéra historique. En 4 ou 5 actes, ce type d'opéra se caractérise par une distribution et un orchestre de grande envergure, de spectaculaires décors et effets de scène, basé sur une intrigue tirée d'un événement historique. Venant à la suite de Robert le Diable (1831) et des Huguenots (1836), Le Prophète (1849) représente le sommet du genre.
Le Prophète, un grand spectacle d'art total
Après le triomphe des Huguenots (1836), Meyerbeer s'attela à son chef-d’œuvre absolu, Le Prophète, dont la gestation fut très longue. Le contrat avec Scribe date de 1838, et la partition était quasi achevée en 1841. Dans l'intervalle, Meyerbeer retourne poursuivre à Berlin sa carrière dans les honneurs, remplissant avec conscience sa fonction de Generalmusikdirektor. Lui seul pouvait se permettre de laisser une partition dormir dans un tiroir pour imposer sa volonté au directeur du plus prestigieux opéra du monde : il voulait Pauline Viardot dans le rôle de Fidès. Une fois obtenu gain de cause grâce au licenciement de l'ancien directeur, il rentra à Paris (1848) et les répétitions purent commencer. Cette fois encore, l'œuvre était trop longue ; il fallut couper près de 40 minutes de musique et remplacer la splendide ouverture symphonique par un bref prélude. Le soir du 16 avril 1849, l'Assemblée nationale dut interrompre sa session car la plupart des députés avaient déserté le palais Bourbon pour assister à la création du Prophète. Après ce « succès immense et sans pareil » (Berlioz), Meyerbeer fut élevé à la dignité de Commandeur de la Légion d'honneur, et Le Prophète, joué dans l'année sur 40 scènes en Europe, rapporta à l'Opéra de Paris des recettes encore jamais atteintes. Le prophète est en fait Jean de Leyde, chef de la révolte des Anabaptistes, qui se fit couronner roi de Sion dans la cathédrale de Münster avant de périr avec ses complices sous les décombres d'un incendie, grandiose dénouement anticipant sur le Crépuscule des Dieux. Chef-d’œuvre absolu du grand opéra, alliage de la solidité symphonique allemande, du bel canto italien et de traits hérités de la tragédie musicale de Lully (décors et ballet visant au spectaculaire), Le Prophète réalise la synthèse de tous les « effets » disponibles pour créer un spectacle d'art total. Moyens musicaux : éclat d'un orchestre renforcé en cuivres, harmonie novatrice, vaste déploiement de masses chorales, recherches de timbres pour caractériser personnage, situation et décor, ampleur et intensité du traitement vocal en rupture avec l'italianisme. Ces innovations anticipent sur Wagner, à l'origine un fervent admirateur. Moyens picturaux : la mise en scène matérialise de véritables tableaux de maîtres hollandais ou français, élevant pour Théophile Gautier les décorateurs au rang de grands peintres. Moyens techniques : pour figurer avec succès le lever du soleil on inaugure la lumière électrique ; l'incendie final est si convaincant que plus d'un spectateur « regarde si les portes sont ouvertes pour pouvoir s'échapper à temps ». La scène du couronnement atteint à la plénitude d'un monumental poème symphonique avec soli, chœur et orgue. Cette vaste partition est tributaire de Händel, Gluck, Mozart, Beethoven et Berlioz lui-même ; elle use d'un curieux balancement entre drame lyrique et opéra comique (stances grotesques du moine Zaccharie). Il y règne un monde sonore qui appartient en propre à Meyerbeer. Le Prophète a exercé une influence considérable : le Verdi de la maturité, Wagner, Tchaïkovski et Elgar ont, chacun à leur manière, subi l'ascendant de la noble force et du style plein et arrondi qui se dégage du chef-d’œuvre de Meyerbeer, et ont adopté ses trouvailles harmoniques ou orchestrales. Il n'est que temps de restituer à cette grandiose partition la place centrale qu'elle tient dans l'histoire de la musique.
Michel Fleury - publié le 02/03/26