Anthony Roth Costanzo La voix de Philip Glass
Partager sur facebook
Le contre-ténor américain est une véritable star dans son pays : avec son timbre si personnel et sa projection spectaculaire, Anthony Roth Costanzo brille dans l’opéra, opéra baroque bien sûr, mais aussi dans les ouvrages de Philip Glass dont il est devenu l’un des chanteurs fétiches.
Anthony Roth Costanzo n’est plus tout à fait inconnu du public parisien, après le foisonnant Exterminating Angel de Thomas Adès à l’Opéra Bastille en 2024 (il incarnait un saisissant Francisco de Ávila). Toutefois, sa notoriété française devrait monter d’un cran après Satyagraha de Philip Glass dont la première se tiendra cette fois au Palais Garnier le 10 avril prochain, avec des représentations jusqu’au 3 mai.
Composé en 1979 et consacré à la personnalité du Mahatma Gandhi, l’opéra s’organise en 3 actes, respectivement intitulés Tolstoy, Tagore et King : ces figures historiques, selon Glass, constituent des alter ego de Gandhi dans des époques différentes (King se réfère à Martin Luther King). La production de l’Opéra de Paris recèle cependant une différence immédiatement perceptible, avec la disparition du nom des personnages : « En quelque sorte, nous montons une nouvelle version de Satyagraha. Mon rôle a été écrit pour un ténor, bien sûr, et le personnage s’appelait Gandhi. Mais ici, il est devenu un personnage anonyme et cela fonctionne très bien avec le livret, qui est assez abstrait et reprend des extraits du Bhagavad-Gîtâ. Nous racontons l’histoire d’une personne qui prend conscience des principes de Gandhi à travers sa propre expérience. J’ai travaillé avec Philip Glass et son équipe pour modifier légèrement certaines parties de l’écriture vocale afin qu’elles s’adaptent à la voix de contre-ténor. Il s’agit donc d’une nouvelle vision de Satyagraha, mais elle reste très liée à l’œuvre originale. »
Philip Glass, une révélation
Pour l’entrée de Philip Glass dans le répertoire de l’Opéra de Paris, la présence d’Anthony Roth Costanzo était attendue, voire inévitable : « J’ai découvert sa musique alors que j’avais la vingtaine, en allant voir Einstein on the Beach, et cela a été une véritable révélation. C’est ainsi que j’ai commencé à aimer Glass. Mais j’ai travaillé pour la première fois sur sa musique seulement en 2016, lorsque nous avons recréé Akhenaten il y a dix ans à l’English National Opera et j’ai eu l’occasion de le rencontrer. Mon premier album, ARC, comprenait beaucoup de Glass. Il a écrit pour moi une œuvre donnée en première mondiale pour la BBC, et j’ai chanté beaucoup de sa musique partout dans le monde, ce qui m’a permis de le rencontrer à de nombreuses reprises et d’avoir le privilège de travailler avec lui. »
Notre contre-ténor s’avère donc un commentateur idéal pour qui s’interroge sur l’esthétique d’un compositeur dont la trajectoire s’étale sur près de six décennies : « Sa musique me touche profondément. Elle peut paraître très simple mais en réalité, elle est incroyablement difficile et compliquée. Pourtant, il a réussi à lui conférer un caractère universel, ce que très peu d'artistes jouissant du respect de leurs pairs parviennent réellement à faire. J’ai un immense respect pour sa rigueur et la distinction avec laquelle il fait tout ce qu’il entreprend. Vous savez, entendre sa musique utilisée dans des films, des jeux vidéo et partout dans les publicités, tout en continuant à être autant respecté, c’est assez incroyable. Que ce spectacle soit présenté ici, qu'il s'agisse de la première représentation d’un opéra de Glass à l'Opéra de Paris, est vraiment palpitant. Il est évident que le public est enthousiaste, puisque le spectacle affiche complet depuis un certain temps déjà. Et ce n’est pas une surprise car je pense que la France a une tradition cinématographique qui cultive la concentration et l’appréciation nécessaire à une forme artistique comme celle de Glass et du minimalisme. » Voilà bien un qualificatif dont le sens a fait débat dès son apparition : « Glass n’a jamais vraiment considéré sa musique comme minimaliste – même s’il l’a fait au début de sa carrière. En fait, elle relève plutôt d’une forme de maximalisme. Elle procède par addition, dans le sens où il ajoute des harmonies et des rythmes, comme il peut ajouter – ou retirer – des instruments à l’orchestre. Sa musique possède une sorte de pureté qui s'inspire également du raga indien. C'est particulièrement vrai pour cette pièce, qui témoigne largement de ses années passées en Inde, qui ont été très formatrices. »
C’est bien la répétition qui s’inscrit au cœur de la démarche musicale de Glass, instaurant une temporalité à part qui n’est pas sans danger pour ses interprètes : « C’est un véritable marathon pour tout le monde, qui met à l’épreuve les doigts des instrumentistes à cordes et le souffle pour ceux à vent dans l'orchestre. De mon côté, j'ai l'impression qu’il s’agit de l'un des rôles les plus difficiles que j'aie jamais chantés : il demande une grande endurance et comporte des phrases extrêmement longues. Il y a très peu de répit pour respirer dans le passage de la voix. C'est donc un véritable défi. Il faut trouver cette régularité qui fait que la musique parle vraiment. L'expression vient des modulations entre les sections, pas vraiment des micro-expressions des chanteurs. Donc, pour la mémoire, c'est très difficile – je dirais même, presque impossible. Mais on s'en rapproche peu à peu et d’ici la première, on aura tout mémorisé. Mais cela est très difficile avec un texte en sanskrit, toutes les répétitions, etc. »
Chanter en sanskrit
Dans Satyagraha, les chanteurs se confrontent donc à un écueil linguistique : « Le sanskrit est une langue morte et il est très difficile de tout maîtriser et de tout retenir : c’est un tout nouveau monde qui s’ouvre – c’est évidemment la première fois que je chante en sanskrit. Il n'y a pas grand-chose à quoi se raccrocher en termes de structure mais il y a beaucoup de sons et de voyelles similaires aux langues actuelles, le chant devient un peu une question de mémoire musculaire, plus qu’une question intellectuelle. Mais nous avons un coach de sanskrit. »
Aborder Glass impose-t-il un changement de technique vocale ? Pas vraiment : « La plupart du temps, j’utilise la même voix que pour chanter par exemple Händel. Parfois, cependant, quand Glass ajoute des cuivres ou autres instruments à vent, la texture devient plus dense, et je dois trouver des couleurs différentes pour, disons, passer à travers cette texture. Mais en général, je pense que c'est le même chant. Je dirais même que ma pratique du baroque a amélioré mon chant dans la musique de Glass, car le baroque exige une très bonne technique. Et en retour, Glass m’a donné beaucoup plus d’endurance, ce qui est bénéfique pour le répertoire baroque. Donc tout cela va ensemble. »
L’opéra, un univers onirique
En 2024, Anthony Roth Costanzo a été nommé directeur de l’Opéra de Philadelphie et est parvenu, pour le moins, à dynamiser l’illustre institution. Nulle surprise s’il trouve les bons mots pour convaincre le public de découvrir la musique de Philip Glass : « Que je dirige l’Opéra de Philadelphie ou que je chante, mon travail consiste à trouver des moyens vraiment captivants pour faire participer le public d’aujourd’hui, les gens d’aujourd’hui, à cette forme d’art qu’est l’opéra, et de leur donner le sentiment qu’elle est le reflet de ce qu’ils sont. Et je pense que Satyagraha y parviendra vraiment, en particulier dans cette mise en scène de Bobby Jene Smith et Or Schraiber. Ce sont certes des chorégraphes, mais ils ont aussi beaucoup réfléchi à la question de la narration, sur laquelle ils ont axé leur travail. Cela donne donc un langage corporel très beau, tout en racontant une histoire visuelle assez captivante, quelque peu abstraite, mais très significative. Le spectateur n’a pas vraiment besoin de se préparer. Il trouvera peut-être les premières minutes ennuyeuses mais passées ces premières minutes, il se laissera emporter par la sorte de transe que la musique crée, et cela pourrait bien changer sa vie. Quand j’ai chanté Akhenaten, je me suis aperçu que l’œuvre avait attiré de nombreux spectateurs novices à l’opéra, car elle ne s’en tient pas aux conventions ni aux stéréotypes de l’opéra. Il s’agit d’un véritable voyage transformateur. À notre époque moderne, où il est très difficile de poser son téléphone ou de ne pas vérifier quelque chose sur son écran toutes les secondes, où pouvons-nous trouver un univers sonore qui nous emmène, pendant une heure ou deux, dans une sorte d’espace onirique ? Cet objectif, l’opéra l’atteint comme aucune autre forme artistique. »
De quoi contribuer efficacement à apaiser les polémiques récentes – et quelque peu vaines – sur la légitimité d’une forme d’art que nous aimons.
Yutha Tep – publié le 02/04/26