Gidon Kremer champion de notre temps
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Après plus de cinq décennies de carrière au plus haut niveau, le grand violoniste letton fête ses 80 ans à la Fondation Vuitton, avec cet esprit d’ouverture et cette soif d’exploration extraordinaires, évidents dès ses jeunes années.
Né à Riga en 1947, Gidon Kremer se forme bien sûr au Conservatoire Tchaïkovski de Moscou, comme tous les musiciens doués de l’ère soviétique, s’épanouissant sous la protection du grand David Oïstrakh. Mais il n’oublie jamais ses origines : une famille juive allemande décimée par les nazis, tragédie dont son père violoniste ne s’est jamais remis. Il entame sa marche conquérante avec le Troisième Prix du Concours Reine Elisabeth de Belgique en 1967, le Premier Prix du Concours Paganini à Gênes et le Deuxième Prix du Concours de Montréal en 1969, couronnant cette trajectoire glorieuse avec le Premier Prix du Concours Tchaïkovski en 1970. Herbert von Karajan le sacre peu après comme le plus grand violoniste du monde mais dès 1978, Gidon Kremer emprunte les chemins de traverse en créant à Lockenhaus, en Autriche, un festival de musique de chambre devenu presque légendaire par son ouverture esthétique. Carrière internationale qui respecte les escales attendues certes, mais pas question d’abdiquer devant les fourches caudines qu’elle implique.
Les événements organisés par la Fondation Vuitton, un lieu musical qu’il affectionne de manière patente, représentent plus une étape festive qu’un bilan, tant Gidon Kremer fourmille d’idées : « Ce festival constituera un événement très important dans ma vie et dans celle de mon orchestre, la Kremerata Baltica, et il sera aussi le commencement de bien des célébrations qui nous conduiront à l’année prochaine avec nombre de projets en Allemagne, à Taïwan, dans les pays baltes ou encore en Angleterre. Quoi qu’il en soit, il est merveilleux de donner le coup de départ à Paris. Élaborer les programmes de chaque concert s’est naturellement avéré très difficile et a pris beaucoup de temps. Je suis un habitué des changements de programmes parce que je les actualise régulièrement et, de ce fait, il se peut qu’il y ait d’autres modifications à venir. L’un de mes objectifs dans la vie comme dans ma carrière a été de ne pas me répéter, de toujours chercher quelque chose de neuf. C’est pour cette raison, notamment, que je change souvent mes programmes : je le fais au fil de mes inspirations. » Qu’on se le tienne pour dit : il faudra surveiller de près le site internet de la Fondation Vuitton !
Éviter toute routine
Gidon Kremer accorde une importance primordiale à son « bébé » (qu’il nous pardonne cette formule cavalière) : « Je tiens à dire que l’on ne célébrera pas seulement mes 80 ans mais aussi les 35 ans de la Kremerata Baltica, qui surviendra en 2027. J’ai créé la Kremerata en 1992 dans mon pays natal, la Lettonie. Le groupe a bien sûr beaucoup évolué depuis, et il ne reste plus qu’un ou deux membres de l’orchestre des premiers jours. L’orchestre comprend de nombreux jeunes musiciens : à chaque départ d’un membre durant ces trente années, j’ai pris garde à le remplacer par un jeune, afin de maintenir la jeunesse comme force motrice de notre projet. De ce fait, la Kremerata Baltica a gardé le même esprit qu’à ses débuts. Certains musiciens sont restés 15 ou 20 ans au sein de l’orchestre et ce mélange de stabilité et de renouvellement nous a permis d’éviter toute routine. »
Gidon Kremer a abordé tout le répertoire pour son instrument mais une œuvre symbolise particulièrement cette volonté farouche d’éviter toute sclérose musicale, le Concerto pour violon de Beethoven que le maître letton a enregistré à plusieurs reprises, prenant une position ferme sur l’épineuse question de la cadence du premier mouvement. Tournant le dos à la tradition favorisant celle écrite par Fritz Kreisler, Gidon Kremer utilise par exemple une transcription de celle écrite par le compositeur pour son propre arrangement pour piano de l’œuvre (enregistrement de 1995 avec Nikolaus Harnoncourt et l’Orchestre de chambre d’Europe). Mais il est allé encore plus loin avant cette gravure de référence : « Avec Harnoncourt, j’ai entretenu des relations artistiques très profondes. Mais je dois dire que j’ai été très marqué par une interprétation que j’ai donné en 1974 avec un de mes amis, Waldemar Nelson, à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Moscou, et plus tard, j’ai enregistré le concerto de Beethoven avec The Academy of Saint-Martin-in-The-Fields et Neville Marriner, avec la cadence écrit par Alfred Scnittke. Ce disque a produit un immense effet quand il est sorti en 1982. Certains n’ont pas apprécié cette démarche mais j’ai la conviction qu’elle était justifiée, en particulier parce que Schnittke l’a écrite avec tout son cœur. Je ne pense pas que l’interprétation doive être la simple copie d’une chose préexistante, elle doit être aussi créative et avec l’aide des compositeurs vivants, j’y trouve un soutien pour ma vie intérieure, mon désir de vivre dans le présent et non dans le passé. »
Héraut des pays baltes
Cette proximité avec les compositeurs vivants s’inscrit dans le quotidien de Gidon Kremer, dont le rôle dans la création musicale a été et reste immense. Champion d’Alfred Schnittke, Sofia Goubaïdulina, Giya Kancheli, Philip Glass ou bien sûr Arvo Pärt, notre grand homme semble investi d’une mission particulière : « Je suis extrêmement fier d’avoir inspiré des partitions aux merveilleux compositeurs que vous citez. Pour moi, le concerto de Sofia Goubaïdulina que j’ai créé fait partie des grandes œuvres du XXe siècle, et nous entendrons à la Fondation Vuitton des pages de Kancheli. Récemment, un ami pianiste m’a fait découvrir la musique formidable d’un compositeur polonais, Miłosz Magin. Mais étant originaire de cette région, je tiens beaucoup à promouvoir les compositeurs baltes, pas seulement Arvo Pärt. Je saisis l’occasion pour signaler, par exemple, la parution prochaine d’un enregistrement consacré à la merveilleuse musique de Tālivaldis Ķeniņš, qui a séjourné et étudié à Paris pour s’installer ensuite au Canada. »
La Kremerata Baltica, dès sa naissance, s’est investi corps et âme dans cette entreprise mais Gidon Kremer ne se cantonne pas aux activités de son orchestre : « Je retrouve régulièrement deux magnifiques musiciens des pays baltes. Il y a Georgijs Osokins, un jeune pianiste letton qui a récemment fait parler de lui grâce à un disque Arvo Pärt avec Deutsche Grammophon. Il y a aussi une complice de longue date, la violoncelliste lituanienne Giedrė Dirvanauskaitė, qui a été membre pendant près de 30 ans de la Kremerata Baltica, avec qui j’ai joué le Double concerto de Glass. Nous formons un trio qu’on appelle le Trio GGG, parce que bien sûr, il est composé des trois G, Gidon, Giedrė et Georgijs. »
Cette inventivité semblant sans limiter découle d’un état d’esprit artistique qui n’a guère varié depuis les débuts de Gidon Kremer : « Je n’aime pas être étiqueté. Certains ont tenté de me classer pami les musiciens dits intellectuels. Je n’essaie absolument pas de convaincre qui que ce soit, je ne suis guidé que par mon envie de partager la musique, d’être sincère et, évidemment, de toujours apporter un élément de surprise. L’un des acteurs que j’admirais beaucoup durant ma jeunesse, Innokenti Smoktounovski, a un jour évoqué son travail et son attitude, en disant : “J’aime être surprise et j’aime surprendre les gens”. Surprendre est, je pense, dans ma nature, je n’aime tout simplement pas la routine. »
Yutha Tep - publié le 04/05/26