Rachmaninov les symphonies
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Considéré comme l’un des pianistes les plus marquants de son temps, Rachmaninov connut un immense succès en tant que concertiste d’abord en Russie puis aux États-Unis. Naturellement, il légua pour son instrument des pages géniales qui font partie des incontournables pour tout pianiste. Pourtant, son catalogue ne se limite pas au clavier : la musique symphonique occupa elle aussi une place importante tout au long de sa vie.
Autant la carrière d’interprète de Rachmaninov fut triomphale, autant son parcours de compositeur s’avéra plus tourmenté, notamment dans le domaine symphonique. L’épisode le plus révélateur à cet égard reste la création de sa Symphonie n° 1, tristement célèbre. À cette époque, le musicien avait déjà composé son Concerto pour piano n° 1, ainsi qu’un opéra en un acte pour son examen final au conservatoire : Aleko, dont la musique particulièrement expressive avait été saluée par Tchaïkovski. La première symphonie vit le jour en 1897 dans la série des Concerts symphoniques russes à Saint-Pétersbourg, fondée par le mécène Mitrofan Belyayev afin de soutenir et de diffuser les nouvelles œuvres des compositeurs russes. La direction fut confiée à l’éminent Alexandre Glazounov. Ce fut un échec cuisant, à plusieurs égards. Rachmaninov se montra très dur envers lui-même, et écrivit quelque temps plus tard au compositeur Alexandre Zataïevitch qu’il s’était bouché les oreilles pour ne pas entendre son œuvre, lui trouvant des « dissonances grinçantes ». Il se lamenta également du jeu faux de l’orchestre et de la mauvaise direction de l’œuvre. À cet égard, on raconte que Glazounov aurait été ivre. Rien ne permet de l’affirmer avec certitude, mais il semblerait en tout cas que le compositeur n’ait pas manifesté le moindre intérêt pour la musique du jeune musicien, la dirigeant sans le moindre enthousiasme. Outre le sévère jugement de Rachmaninov, celui de la critique se révéla pire encore, notamment celle de César Cui, appelée à rester dans les annales, qui comparait l’œuvre aux Sept Plaies d’Égypte. L’évènement fut un véritable traumatisme pour le jeune Rachmaninov, qui ne composa presque plus pendant trois ans. Ce n’est que bien plus tard qu’il tempéra son premier jugement, admettant que l’œuvre n’était pas dépourvue de qualités malgré ses imperfections. Avec le temps, elle fut progressivement réhabilitée et s’attira finalement la faveur des mélomanes. Lorsqu’elle fut de nouveau jouée à Moscou en 1945, après la mort de Rachmaninov, elle rencontra cette fois un accueil enthousiaste du public.
Outre certains traits qui révèlent l’inexpérience du compositeur, la Symphonie n° 1 laisse aussi entrevoir tout son génie, avec un style déjà très personnel. Elle témoigne d’un goût évident pour le tragique qu’on devine dès la citation biblique de l’exergue : « À moi la vengeance, c’est moi qui rétribuerai ». Si la symphonie évolue surtout dans une atmosphère sombre, elle ménage aussi de grandes envolées passionnées. Un petit grupetto énoncé dès les premières mesures parcourt toute l’œuvre et contribue pleinement à en façonner l’identité musicale. On y retrouve aussi le motif du Dies Irae grégorien cher à Rachmaninov, qu’il réemploierait à maintes reprises dans son catalogue.
Le triomphe de la Symphonie n° 2
Fort de ses succès comme concertiste virtuose et chef d’orchestre acclamé, Rachmaninov surmonta peu à peu sa dépression, aidé également par des séances d’hypnothérapie. Trois ans après le traumatisme de 1897, il retrouva un élan de créativité et composa certains de ses chefs-d’œuvre comme le Concerto pour piano n° 2, qui rencontra un accueil particulièrement chaleureux en 1901. L’opéra lui permit de renouer d’une autre manière avec la musique symphonique, notamment à travers Le Chevalier avare et Francesca da Rimini, où l’orchestre occupe une place prépondérante. Il dirigea pendant deux ans l’orchestre du Bolchoï mais quitta la Russie en 1906 pour s’installer à Dresde, fuyant les troubles politiques consécutifs à la révolution de 1905 et cherchant un environnement plus propice à la composition. Il y vécut trois belles années. La ville abritait un théâtre où l’on pouvait entendre les opéras de Wagner ainsi qu’un prestigieux orchestre, la Staatskapelle, ce qui lui offrit un contact privilégié avec le répertoire germanique. C’est dans ce contexte qu’il entreprit la composition de la Symphonie n° 2. Le souvenir de l’échec de la première, une dizaine d’années plus tôt, rendit toutefois la gestation de cette nouvelle œuvre laborieuse. La création à Saint-Pétersbourg en 1908 fut un triomphe, sous la direction du compositeur lui-même. Dédiée à l’un de ses anciens professeurs, Serge Taneïev, elle est sa symphonie la plus longue (elle fut même régulièrement donnée avec des coupes par la suite). Plus aboutie que la première sur le plan de l’écriture, déployant un langage plus complexe, elle est empreinte d’une intensité comparable. Elle baigne dans une mélancolie profonde, que viennent toutefois éclairer des épisodes plus sereins. D’autres traits la rapprochent de la première symphonie, comme l’utilisation cyclique d’un même motif, et la citation du Dies Irae. Après cette deuxième symphonie qui fut un soulagement pour Rachmaninov, d’autres chefs-d’œuvre symphoniques suivirent comme L'Île des morts et Les Cloches.
La Troisième, entre deux mondes
En 1917, face à la Révolution, Rachmaninov quitta de nouveau la Russie. Il ne reviendrait jamais y vivre. Il poursuivit une carrière de pianiste couronnée de succès aux Etats-Unis, effectuant des tournées en Europe, mais mit de côté la composition. Il y revint brièvement avec le Concerto pour piano n° 4 qui fut très mal accueilli en 1927. Trois ans plus tard, il fit construire une villa en Suisse dans un endroit qu’il affectionnait, proche du lac des Quatre-Cantons. Il y passa de nombreux étés dans les années suivantes, y trouvant un lieu de repos propice à la création. C’est là-bas que fut ébauchée la Symphonie n° 3 en 1935, un quart de siècle après la deuxième. Une tournée de concerts en Amérique interrompit la composition, qui fut achevée en 1936. Depuis la précédente symphonie, le langage de Rachmaninov avait bien sûr évolué, influencé par les courants du début du XXe siècle. Toujours très lyrique dans son âme malgré ces avancées, la Symphonie n° 3 traduit son exil et son attachement à son pays natal. En trois mouvements seulement, elle porte ainsi la marque de deux mondes bien différents : la Russie d’un côté et l’Occident de l’autre. Elle a aussi la particularité de juxtaposer des sections très contrastées, et laisse entrevoir une fois encore l’ombre du Dies Irae. L’œuvre était destinée à l’Orchestre de Philadelphie, formation avec laquelle Rachmaninov avait noué des liens étroits. Lors de sa création en 1936 sous la direction de Leopold Stokowski, elle suscita des réactions partagées. Cette fois pourtant, le compositeur ne se laissa pas décourager, prenant la défense de sa symphonie face aux critiques. Il l’enregistra lui-même en 1939.
Elise Guignard - publié le 02/03/26