Tchaïkovski Symphonie Manfred
Partager sur facebook
Il se peut que Manfred soit le chef-d’œuvre absolu de l’auteur de la Symphonie pathétique. Le poème dramatique de Byron comportait tous les ingrédients susceptibles de stimuler la muse tchaikovskienne : le mal-être du héros, hanté par le remord d’avoir provoqué la mort de sa bien-aimée Astarté, détruite par la violence de ses fatales étreintes.
Vivant solitaire au cœur des Alpes, il rumine sa déception de la vie et de ses semblables, sans parvenir pour autant à se jeter du haut d’un pic élevé. Il défie à la fois le ciel et l’enfer, enjoignant les esprits infernaux de lui faire apparaître les morts : Astarté lui apparaît alors et lui annonce sa mort pour le lendemain. Le moment venu, des démons apparaissent pour s’emparer de sa personne. Le héros leur dénie tout pouvoir, mais meurt cependant, quelques instants après leur arrivée, malgré l’aide au rachat prodiguée par un vieil abbé. Remord, culpabilité, insatisfaction, sens de la tragique pesanteur de l’existence, aux causes diffuses (le fameux « nitchevo » cher à l’âme slave), nostalgie du bonheur passé et de l’inanité de tout espoir présent tissent un état d’esprit en résonance avec le pessimisme foncier et quasi atavique du musicien, qui, en plus, lisait alors Schopenhauer. Ce sujet lui avait été proposé par Balakirev qui, en fin psychologue, avait deviné que le compositeur de Fatum était prédestiné pour traiter d’un tel argument. En 1884, encore dubitatif vis-à-vis de la musique à programme, Tchaïkovski nourrit tout d’abord des réserves vis-à-vis du projet (auquel il avait néanmoins souscrit pour ne pas déplaire au chef du puissant Groupe des cinq). Il finit cependant par s’identifier au personnage de Byron (c’était pour lui une nécessité que de s’identifier à son sujet) ; un voyage au cœur des Alpes suisses pour éprouver des sensations similaires à celles éveillées par le texte de Byron acheva de l’enthousiasmer et la symphonie fut achevée en moins de six mois, au cours de l’été 1885.
Balakirev avait proposé le sujet à Berlioz en 1869, lors du dernier voyage du compositeur français en Russie. Ce dernier l’avait décliné en raison d’un état de santé déjà affaibli. Est-ce un hasard ? La symphonie de Tchaïkovski présente plus d’un point commun avec la Fantastique berliozienne : une orchestration à la fois riche et brillante, une structure cyclique utilisant une « idée fixe » (à savoir les deux thèmes lugubres représentant les tourments et les obsessions du héros, contrastant avec le thème empreint de grâce souriante imparti à Astarté), une « scène aux champs » comme troisième mouvement, et, enfin, une infernale bacchanale préludant à la mort de Manfred, assortie ensuite d’un requiem avec orgue.
Après nous avoir fourni d’excellentes Deuxième et Troisième symphonies de Rachmaninov, Dmitry Liss montre de comparables affinités avec le chef d’œuvre de Tchaïkovski. Dès les premières mesures, lorsque s’ébauche la gamme lentement descendante du premier alloué à Manfred, la chair de poule nous saisit, aux sons mortifères tirés de cuivres aux vibratos réellement mortifères. Liss a parfaitement saisi le caractère prémonitoire de Mahler et de Chostakovitch de l’œuvre, et, d’un bout à l’autre, l’idée fixe revêt un expressionnisme glaçant presque aussi fort qu’avec Svetlanov. Ce dernier signa de cette partition trois inoubliables gravures, malheureusement ruinées par des coupures aussi importantes qu’inexplicables dans le final. Le merveilleux thème de danse servant de trio au scherzo possède une innocence et une transparence idéales pour faire surgir la gracieuse silhouette d’Astarté, alors que Svetlanov insistait plus lourdement, en creusant, quant à lui, le sillon de la tradition populaire russe. Dans la scène aux champs, l’épisode de l’apparition dans la brume d’une cascade de la Fée des Alpes, sertie des pluies de perles de la harpe, est un moment magique ; de fait, le travail dans le détail de Liss fait ressortir le caractère déjà impressionniste des scènes pastorales. Sans atteindre à l’ampleur de Svetlanov, il adopte un tempo suffisamment large pour faire ressentir le souffle épique du drame qui se joue, et pour apprécier le caractère ciselé dans le moindre détail d’une partition unique par ses audaces dans l’œuvre du maître russe. Une réussite totale, à porter au crédit d’un chef et d’un orchestre dont il reste à espérer qu’ils poursuivent, pour notre plus grand bonheur, leur exploration du magnifique patrimoine russe.
Michel Fleury - publié le 03/02/26
Orchestre philharmonique de l’Oural, dir. Dmitry Liss.
1 CD Fuga Libera FUG 843