Dossiers - Symphonique

Dmitri Chostakovitch Les symphonies

Dmitri Chostakovitch
Composées entre 1925 et 1971, les quinze symphonies de Dmitri Chostakovitch appartiennent, au même titre que celles de Mahler et Sibelius, à l’empyrée de la littérature symphonique du XXe siècle.
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En février, Valery Gergiev et l’Orchestre du Théâtre Mariinski achèvent Salle Pleyel le fleuve majestueux de l’intégrale des symphonies et concertos de Chostakovitch. une occasion de revenir sur la dimension orchestrale de l’un des plus grands symphonistes de tous les temps dont l’œuvre pénètre au plus profond de l’âme humaine et se confond avec les événements tragiques du XXe siècle.

La musique de Chostakovitch a toujours soulevé les réactions les plus contradictoires. « Petit père courage » (André Tubeuf), le compositeur soviétique dut se plier aux injonctions d’un totalitarisme culturel (le fameux réalisme socialiste de Jdanov), travestir la réalité, se résigner à écrire des pages de commande et garder dans le secret de son cabinet une révolte intérieure face aux oukases gouvernementaux. Reconnu en tant que créateur d’avant-garde dans les années 1920-1930 (son opéra Le Nez est à cet égard le sommet de cette manière), sa vie ne fut ensuite qu’un compromis perpétuel par crainte des représailles staliniennes avant et après la Seconde Guerre mondiale.

Un destin contrarié

Les contradictions d’un homme d’une haute portée morale transparaissent dans son œuvre. Son image de compositeur officiel l’a continuellement taraudé alors qu’il possédait une culture musicale sans limites. Pianiste quasi professionnel passionné par Bach, Chostakovitch faisait travailler à ses élèves Mozart ou Haydn et vénérait Mahler dont il est en quelque sorte l’héritier par le lyrisme, le sarcasme et l’inspiration volontairement triviale. Tout en s’affranchissant du postromantisme trop académique de son maître Glazounov, il brassa les formes baroques de la fugue ou de la passacaille au riche contrepoint et se tint prudemment à l’écart de toute avant-garde (autant par goût personnel qu’en raison des directives du Ministère de la Culture de l’URSS). Grand architecte capable de mêler équilibre classique et humour décapant, son langage demeure reconnaissable entre tous, ce qui constitue le signe le plus évident du génie. Musicien complexe que certains n’hésitent pas à qualifier de Beethoven du XXe siècle, « il s’exprime en musique aussi spontanément, naturellement et complètement que quand il parle russe » (Michel R. Hofmann). Héritière du Moussorgski des Chants et Danses de la mort par son désir de s’adresser au peuple et de peindre l’âme humaine, la Symphonie n° 11 op. 103 « L’Année 1905 », la plus descriptive de toutes, répond par ses procédés simples à un programme détaillé, concret, citant des chants révolutionnaires. « Russe jusqu’à la moelle des os » malgré ses ancêtres polonais, Chostakovitch est aussi le successeur de Tchaïkovski dont il reprend le sens de la construction mais aussi le grotesque, le sens dramatique du contraste, l’héroïsme, la gaîté, la méditation, le fatum. La notion du temps, si fondamentale pour lui, relève du rythme propre aux Russes qui, sans se hâter, méditent et développent – à l’image du premier mouvement (Allegretto) de la Symphonie n° 7 « Leningrad » qui dure presque une demi-heure à l’instar des récits romanesques de Tolstoï ou de Dostoïevski.

Un maître de la grande forme

« Et moi qui écris ces lignes, parfois, sans le vouloir, trop vite, j’écris hanté par la seule peur de ne pas écrire avec toute ma force ». Ces mots présents dans la Treizième Symphonie « Babi Yar » seront le credo d’un compositeur hanté par le désir de s’accorder à l’actualité et qui trouve dans la symphonie et le quatuor une véritable philosophie personnelle. Ses quinze symphonies couvrent toute l’étendue de sa carrière où se reflète l’évolution de sa pensée créatrice. La Symphonie n° 1, écrite à l’âge de dix-neuf ans par un étudiant à peine sorti du Conservatoire et popularisée par Toscanini en Occident, date de 1925. Malgré des éclipses liées à la situation politique, Chostakovitch ne cessera d’aborder un genre qui trouve son aboutissement dans la Quinzième Symphonie de 1971 où le motif du destin de la Walkyrie de Wagner est annonciateur de la camarde qui le terrassera quatre ans plus tard. Tribun musical et historiographe sensible de son époque, Chostakovitch a choisi la voie la plus inconfortable. Les quatre symphonies que propose Gergiev pour clore le cycle ont en commun d’être filles de leur temps et de se référer à l’Histoire. La Septième Symphonie « Leningrad » (1941), véritable chronique de guerre, emporte tout sur son passage par sa force propulsive physique aux rythmes massifs. La Huitième (1943), lyrique, composée après la victoire de l’Armée rouge à Stalingrad, est proche du sarcasme. Mise sous le boisseau par le régime qui attendait un déferlement patriotique, elle témoigne d’une économie de moyens dans la tradition de Haydn, Brahms et Bruckner d’un déroulement organique sans cesse en expansion. La Onzième « L’Année 1905 » (1956-1957), composée après la répression de la révolte hongroise, semble servir les intérêts du peuple, mais « ce que nous entendions dans cette musique, ce n’était pas les salves de la police tirant sur la foule devant le Palais d’Hiver en 1905, mais le bruit de tonnerre des chars soviétiques dans les rues de Budapest » (Lew Lebedinski). Monumental poème symphonique sur des thèmes de la Révolution d’Octobre, la Douzième (1961), composée au moment où il adhère sans grand enthousiasme au Parti Communiste, est moins puissante que la précédente et ne possède ni la netteté, ni la carrure, ni la franchise brutale et déclamatoire. Mais Chostakovitch reste Chostakovitch, si bien qu’une œuvre même de circonstance (ici une commémoration de Lénine) cache sinon une satire, du moins la possibilité d’une parodie. Autre versant abordé par Valery Gergiev à la Salle Pleyel, les concertos pour violon. Au nombre de deux, ils ont été écrits pour David Oistrakh mais ont connu des fortunes diverses: le premier toujours brillant et virtuose est entré immédiatement au répertoire, tandis que le second moins démonstratif, plus rarement joué, reste relativement méconnu. Composé en 1967, ce dernier nous renseigne pourtant sur l’évolution musicale du compositeur dans ses dernières années. Les trois dernières symphonies, véritables chants du cygne, entament à la fois un discours méditatif hors du temps d’une force concentrée, mais aussi dégagent des décharges émotives parfois aux limites de l’anéantissement. Décrié par les tenants du sérialisme, Chostakovitch a pris progressivement une dimension planétaire auprès d’un public de mélomanes fervents et offre une source d’inspiration à nombre de compositeurs d’aujourd’hui (Dusapin, Tanguy, Bacri...) séduits par son langage dense et immédiatement intelligible.

Michel Le Naour

Repères

  • 1906

    Naissance le 25 septembre à Saint-Pétersbourg
  • 1919

    Il entre au Conservatoire Rimski-Korsakov où il étudie le piano et la composition
  • 1926

    Symphonie n° 1 qui lui vaut une lettre de félicitations d’Alban Berg.
  • 1930

    Création triomphale de l’opéra Le Nez d’après Gogol
  • 1936

    Staline fait interdire l’opéra Lady Macbeth ; Symphonie n° 4 (qui ne sera créée qu’en 1960)
  • 1937

    Triomphe de la Symphonie n° 5
  • 1941

    Symphonie n° 7 Leningrad, composée au début du siège de la ville
  • 1943

    Symphonie n° 8 dédiée au chef Mravinski
  • 1947

    Premier concerto pour violoncelle
  • 1948

    Perd son poste de professeur suite à la doctrine Jdanov
  • 1953

    Mort de Staline ; triomphe de la Symphonie n° 10
  • 1958

    Reçoit le Prix Lenine pour la Symphonie n° 11
  • 1960

    Symphonie n° 12
  • 1967

    Deuxième concerto pour violoncelle
  • 1972

    Quinzième et dernière Symphonie
  • 1975

    meurt le 9 août à l’âge de 68 ans; il est enterré au Cimetière de Novodevitchi à Moscou.