Dossiers - Symphonique

Ernest Chausson les amours perdues

Ernest Chausson
Issu d’une famille aisée et cultivée, Ernest Chausson (1855-1899) a grandi dans un milieu propice à l’épanouissement artistique. Ses œuvres très inspirées, qui réalisent une synthèse de Wagner et des qualités françaises de concision, d’élégance et de raffinement, laissent pressentir le très grand musicien qu’il aurait pu être sans une disparition accidentelle et précoce.
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« Le temps des lilas » est entré dans la légende. Peu d’œuvres musicales traduisent avec une telle intensité la brièveté du printemps et des amours juvéniles que le Poème de l’amour et de la mer de chausson. Cette page émouvante résume à elle seule la sincérité, le raffinement et l’étonnante modernité d’un de nos plus grands musiciens, trop tôt disparu.

Aux alentours de 1900, la conscience de la brièveté et du caractère éphémère de toute chose était devenue un leitmotiv presque obsessionnel de l’art. Les poètes du symbolisme la déclinaient avec toutes ses désinences nostalgiques : ainsi imprègne-t-elle les poésies de Edmond Haraucourt, Samain, Rollinat ou Paul Fort, sans mentionner les brumes nostalgiques épandues sur mainte page des Symbolistes belges. Son corollaire : le projet de saisir l’instant dans toute son intensité et ses multiples dimensions, afin de le vivre dans une plénitude sensuelle totale, constitue le fondement de l’esthétique impressionniste. Situé à la croisée des chemins de l’impressionnisme, du symbolisme et de l’Art décadent, Ernest Chausson était prédisposé par sa nature hypersensible, tourmentée et pessimiste à ressentir profondément cette angoisse métaphysique devant la brièveté de la vie, de l’amour et de la beauté.

Une œuvre d’inspiration symboliste

Ce sentiment confère à sa musique un caractère émouvant, d’autant plus poignant qu’il s’exprime avec pudeur et réserve : il était un trop grand artiste pour céder à la tentation des épanchements racoleurs et sans retenue qui gagnaient alors le gros public au théâtre vériste. Il n’est pas étonnant, dès lors, qu’il ait été réceptif au cycle de poèmes de son ami Maurice Bouchor intitulé : Les poèmes de l’amour et de la mer. Aujourd’hui oublié, Bouchor œuvrait, aux côtés de Samain et de Francis Jammes, pour rendre la poésie symboliste accessible à tous. Ses textes non dépourvus de facilités se complaisent à l’assemblage d’images suaves et doucereuses. Ils sont cependant pleins d’effet avec leurs effluves pénétrants, au charme doucement nostalgique. Cet auteur « de vulgarisation » taillait à merveille des textes sur mesure pour les manuels de poésie à l’usage des écoles. Avec Rollinat, Samain et Paul Fort, il constitua jusque dans les années 1950 une pierre angulaire du répertoire poétique scolaire : preuve que les classes tenaient encore, en ce temps-là, la maîtrise de la langue et de ses beautés pour un élément primordial de toute éducation digne de ce nom... Les poèmes de l’amour et de la mer sont le récit d’un « premier amour » adolescent, intense mais bref et fané aussitôt qu’ébauché. La « mort de l’amour » (et non point la « mort d’amour », la nuance est de taille...) n’en est que plus intense. Avec une remarquable intelligence, Chausson « s’appropria l’œuvre jusqu’à la faire sienne »: il en assembla les meilleurs extraits, modifia certains vers, allant jusqu’à réécrire le texte lorsqu’il lui semblait trop faible – ainsi des deux dernières strophes du poème musical. Dans la première partie (« La Fleur des eaux »), le poète, passant ses vacances sur une île du large, tombe amoureux d’une jeune fille rencontrée sur le rivage. A la fin des vacances, elle rentre avant lui : le poète se désespère et se demande s’ils se rencontreront de nouveau un jour. Le caractère élégiaque et mélancolique de l'interlude orchestral laisse pressentir sa déception. Dans la seconde partie (« La mort de l’Amour »), il retourne dans l’île aux vacances de l’été suivant, plein d’une fervente impatience et d’un espoir bientôt réduits à néant. Chausson modifia également le titre de l’œuvre : « les poèmes » devinrent simplement « poème », un titre affectionné par les compositeurs de cette époque pour leurs œuvres symphoniques aussi bien que vocales (D’Indy : Poème des rivages; Delius: Poème de la vie et de l’amour, etc.).

Un précurseur de Debussy ?

Un parallèle s’impose ici avec Delius dont l’œuvre apparaît marquée comme celle de Chausson par les stigmates de la nostalgie et du regret d’on ne sait quel bonheur perdu : le langage harmonique et orchestral du poème musical de Chausson est très proche de celui des premières œuvres du compositeur anglais, tous deux développant d’agonisantes effusions dans une atmosphère de serre chaude typique de l’Art décadent, dans la filiation directe de Wagner. Que le langage de Tristan ait en effet parfaitement convenu à la mélancolie du texte de Bouchor, la fin de la première partie et l’interlude symphonique s’emploient à nous le démontrer. Comme Delius dans ses Mélodies danoises (1897), Chausson est l’un des premiers à composer un cycle de mélodies orchestrales (dont l’accompagnement est écrit directement pour l’orchestre et non pas une orchestration d’un accompagnement pianistique), anticipant en cela sur Ropartz, Ravel, Schmitt et bien d’autres. Nul doute que ces sublimes musiques puissent être tenues, au même titre que Le Roi Arthus, pour le chef-d’œuvre absolu de l’auteur : certainement, il était entré en résonance totale avec les poèmes de Bouchor, dont le caractère direct, humain, dramatique même, répondait à ses préoccupations les plus intimes. Par ailleurs, contrairement à la plupart de ses amitiés, Chausson ne renia jamais celle qui le liait depuis son adolescence à cet écrivain. Cela peut avoir renforcé son admiration pour les Poèmes de l’amour et de la mer. Il s’agit aussi de l’un des premiers tableaux maritimes de l’Histoire de la musique, et il se situe dans l’équivoque mouvance des significations et des implications amoureuses de la mer, déjà présentes dans Tristan. Page unique, reflet de la vie intérieure et des aspirations tôt déçues de son auteur, cette œuvre poignante annonce l’impressionnisme par ses jeux d’ombre et de lumière, ses harmonies estompées et changeantes, son timbre orchestral recherché et ses rythmes fluides à l’image du balancement des flots – certains passages de l’interlude symphonique annoncent La Mer de Debussy. Cette liberté apparente dissimule une construction solidement charpentée, conformément aux préceptes de Franck, dont l’auteur était l’un des plus fidèles disciples. Chausson construisait des œuvres faites pour durer : l’antithèse de l’Amour qui, si l’on en croît le célèbre constat de la conclusion, est condamné à mourir comme le temps des lilas et des roses.

Michel Fleury

Repères

  • 20 janvier 1855

    naissance rue Pierre-Chausson (Paris, Xe)
  • 1876

    obtient sa Licence en droit
  • 1877

    inscrit comme avocat-stagiaire, il se passionne pour la littérature, la peinture et la musique
  • 1878

    premières œuvres musicales : Sonatine pour piano à 4 mains
  • 1878-1879

    élève de Massenet au Conservatoire, il complète par la suite sa formation musicale auprès de César Franck
  • 1879

    voyage en Allemagne et enthousiasme pour Wagner
  • 1883

    épouse Jeanne Escudier dont il aura 5 enfants. Son hôtel particulier devient un cercle artistique fréquenté par Debussy, Paul Dukas, Eugène Carrière, Maurice Denis et Odilon Redon
  • 1890

    Symphonie
  • 1891

    Concert pour piano, violon et quatuor à cordes
  • 1893

    Poème de l’amour et de la mer
  • 1895

    Le Roi Arthus, opéra celtique sur un livret du compositeur
  • 1896

    Serres chaudes, mélodies sur des poèmes de Maeterlinck, Poème pour violon et orchestre, Quelques Danses pour piano
  • 10 juin 1899

    meurt sur le coup, après une chute de vélo à Limay