Dossiers - Symphonique

Rimski-Korsakov Magie orientale

Rimski-Korsakov
Par son génie d’orchestrateur et ses innovations harmoniques, Nicolaï Rimski-Korsakov est l’un des plus grands compositeurs russes. Ses sortilèges sonores nous ouvrent les portes du rêve et font prendre corps aux légendes orientales.
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Tout autant que Schéhérazade, « Antar » est une réussite totale en matière d’orientalisme russe. Cette partition somptueuse et impressionniste avant la lettre transporte l’auditeur dans l’univers féérique et sensuel des mille et une nuits.

La place encombrante occupée par Tchaïkovski a rejeté dans un relatif oubli l’autre géant de la musique russe du XIXe siècle, Rimski-Korsakov. Professeur, chef d’orchestre et administrateur, il fut l’animateur infatigable de la vie musicale russe, un prestigieux ambassadeur de son pays en Occident (notamment à l’occasion des expositions universelles) et il se dévoua sans relâche à la musique de ses frères d’armes, n’hésitant pas à sacrifier de précieuses années de travail pour terminer ou réviser certaines de leurs œuvres laissées incomplètes (Moussorgski, Borodine). Son œuvre immense plonge ses racines dans le passé immémorial de son pays, dont il magnifie l’héritage à la fois européen et asiatique dans quinze opéras inspirés pour la plupart d’anciennes légendes. La magie envoûtante de ces pages vouées au merveilleux et au féerique repose sur une science prestigieuse de l’orchestration, jointe à une harmonie originale et novatrice, qui préfigure l’impressionnisme et annonce les œuvres « russes » de son élève Stravinski. Rimski a hérité de son maître Balakirev (d’origine tatare) une prédilection pour l’atmosphère orientale et ses voluptés sonores. Il est, au même titre que ce dernier, l’un des premiers grands orientalistes de la musique. Shéhérazade est la plus célèbre de ses grandes fresques orientales (1889). Antérieure de 20 ans, sa Symphonie n° 2, sous-titrée Antar, représente déjà une réussite totale en la matière.

 

Les 4 mouvements s’inspirent d’un conte arabe de Senkovski, qui met en scène un poète du VIIe siècle, Antar, fils d’un chef de tribu d’Abyssinie et d’une esclave. Déçu par la société, il s’est retiré dans le désert, au milieu des ruines de Palmyre. Voyant paraître une gazelle poursuivie par un oiseau gigantesque, il met ce dernier en fuite en le frappant de sa lance. Resté seul, il s’endort et rêve qu’il est dans un palais somptueux. Des esclaves se pressent pour le servir tandis que des chants mélodieux charment ses oreilles : c’est la demeure de la Reine de Palmyre, la péri Gul-Nazar. Elle avait revêtu l’apparence d’une gazelle, et il l’a sauvée des griffes des puissances des ténèbres. En gages de reconnaissance, elle lui promet les plus grands plaisirs de la vie. La vision se dissipe et le héros s’éveille au milieu des ruines. Les trois mouvements suivants décrivent l’accomplissement des promesses de la péri : II. Les joies de la vengeance ; III. Les joies du pouvoir ; IV. Antar est revenu dans les ruines de Palmyre. Il va enfin pouvoir goûter les joies de l’amour. Ivre de bonheur dans les bras de la péri, il meurt dans une dernière étreinte.

 

Totalement remaniée en 1897 par l’auteur alors au faîte de ses moyens, Antar déploie avec un faste comparable à celui de Shéhérazade toute la magie orchestrale de Rimski, dans une lascive débauche d’harmonies et de mélodies orientales qui nous transportent au pays des Mille et Une Nuits.

 

Michel Fleury