Portraits d'artistes - Chef

Léo Warynski l’art de la peinture sonore

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Dans le cadre maintenant bien établi du cycle « Chœurs » de la Philharmonie de Paris, riche en répertoires et interprètes de haut vol, le spectacle Vox Naturæ confié à Léo Warynski et à ses Métaboles mérite une attention particulière, tant par la musique proposée que par la qualité que l’on attend de ces musiciens d’exception. Rencontre.

La création s’inscrit au cœur de l’entreprise artistique entamée en 2010 lorsque Léo Warynski fonda son ensemble vocal. On ne compte plus les compositeurs que Les Métaboles ont défendus avec talent depuis leur naissance et ce spectacle conçu pour la grande salle de la Cité de la musique rappelle également que le théâtre – ou du moins, la dramaturgie – est venu se lover assez tôt dans les textures complexes qu’ils tissent. Mais la musique avant tout : « Le projet est né d’une idée musicale. J'adore la musique de Murray Schafer et pour moi, parmi les compositeurs du XXIe siècle, notamment de musique vocale, il est l’un des plus passionnants, parce que ses partitions traitent la voix de manière assez nouvelle, avec une notation très belle, d'une extrême intelligence. Une partition de Murray Schafer est déjà en elle-même une œuvre d'art, un véritable tableau. J’ai le sincère désir qu’elle soit mise à l’honneur et notre rôle, avec Les Métaboles, est de servir précisément des partitions qui sont moins entendues par le public et de les lui faire découvrir. Ensuite, je trouvais intéressante la démarche de Murray Schafer qui invente cette notion fondamentale de « soundscape », de paysage sonore, qui contient l'idée que, tout à coup, le bruit d'une ville, le chant d'un oiseau, une cloche, le vent dans les arbres, deviennent des éléments d'une même géographie de l'écoute. Il ne hiérarchise pas les sons, comme on peut l'avoir dans la musique classique ; il demande juste qu’on écoute les sons et qu’on les transforme en paysages et en musique. Il a même fondé une sorte d'écologie sonore, comme il le dit lui-même, en disant que protéger les paysages que nous voyons, c'est aussi protéger ceux que l'on entend. Cette écologie n'est pas une question de regard, c'est une question d'écoute. Je trouve cette démarche très belle. »

Les bruissements de la nature ont fasciné les compositeurs depuis au moins la Renaissance et au fil des siècles, la voix humaine s’est bel et bien imposée comme le médium le plus apte à en traduire l’infinie richesse, comme en témoigne une nouvelle fois l’œuvre de Murray Schafer : « La voix humaine est effectivement à même de restituer tous ces phénomènes sonores, le chant des oiseaux, le bruit du vent, le cycle de l'eau que l’on entend dans Miniwanka, ou même le son de la neige dans Snowforms – cette notion est magnifique –, deux œuvres incluses dans le spectacle. La voix ne se cantonne pas à un seul rôle, elle devient neige, elle devient abeille, elle devient oiseau, elle devient vent, et tout cela demeure toujours intégré dans un très beau discours musical. Et au cœur du programme, il y a cette partition intitulée les Magic Songs, les chants de magie, qui sont aussi un regard vers la musique indienne d’Amérique du Nord, des Inuits notamment, avec d’ailleurs des mots inuits, et qui sont aussi des chants qui ont un lien avec la magie. Tous ces chants d'incantation s’inscrivent au cœur de la nature, on invoque les animaux décédés, les animaux qu'on a chassés, l'ours, les abeilles, et tous ces chants de magie. Il y a un peu de fantastique et je trouve le son très puissant. »

La présence, dans le programme, de l’Estonien Veljo Tormis revêt une cohérence indiscutable : « Veljo Tormis a écrit une musique orchestrale qui regarde vers une sorte de néo-romantisme que je ne connais pas forcément très bien. Mais il a aussi écrit pour la voix des musiques qui ont puisé dans une forme de chamanisme, ou en tout cas des rythmes qui renvoient à des musiques incantatoires, un peu comme chez Murray Schafer, même si ce dernier est dans une démarche tout autre. En particulier, dans l'œuvre que nous allons chanter, L'Ode du fer, « raua needmine » en estonien, il s’agit d’une musique qui a été parfois mise en image sous des formes assez brutales, où l’on voit des petites tribus primitives en train de se battre. C’est une sorte de musique de la transe qui me fait un peu penser au haka de Nouvelle-Zélande, comme je le dis parfois aux chanteurs. Bien sûr, ce n'est pas le même pays, mais c'est aussi une espèce de chant tribal, c'est très puissant. La danse y est présente et le chant, là encore, utilise des aspects de la voix qu'on a moins l'habitude d'utiliser dans nos musiques occidentales, notamment les harmoniques, le chant rauque aussi, et une forme de déclamation presque primitive, assez irrésistible, j'ose dire. »

Le chamanisme en musique

Murray Schafer comme Veljo Tormis traitent le chant avec une modernité aux mille visages : « Ils donnent souvent une série de phonèmes qui sont soit inventés, soit issus des langues utilisées, notamment des langues inuites, ou parfois simplement de l'anglais aussi, avec un travail très rigoureux, pour rejoindre l'idée de chamanisme et des choses qui nous dépassent, dans ce que l’on pourrait appeler, d'une certaine manière, un « infra langage ». Nous ne sommes plus totalement dans un langage raisonnable, dans un texte, mais dans des sonorités évocatrices. Et cela transforme bien sûr le chœur, qui devient une espèce d'énorme organisme vivant, voire une nouvelle créature. » L’un des aspects passionnants des œuvres abordées a trait à cette notion de chamanisme, aussi saisissante qu’impossible à définir précisément. Léo Warynski se prête volontiers à l’exercice : « On en appelle aux forces de l'esprit et on peut dire que ce qui nous relie à elles, ce sont le mouvement et la voix, qui nous mettent dans un état de transe qui est assez commun dans le chamanisme. La danse est un universel humain, et cette musique en appelle aux forces spirituelles, que ce soit des esprits supérieurs, des esprits bienveillants – ou malveillants –, en tout cas, aux esprits des morts, aux forces de la nature, quelque chose qui nous relie avec des données qui ne sont pas rationnelles. »

Il va sans dire que le concept de « soundscape » (on l’aura deviné, le mot est dérivé de « landscape », paysage) accorde une place primordiale à un élément immédiatement perceptible : « Effectivement, il y a dans les partitions de Murray Schafer toute une notion de l'espace qui est fondamentale. Par exemple, l'œuvre principale, qui a généré ce spectacle et qui s'appelle Vox Naturæ, est pour chœur spatialisé. Il y a donc un chœur sur scène qui, d'une certaine manière, porte en lui les textes, on peut même dire les forces de la nature, alors qu’un autre chœur chante au lointain dans l'auditorium. Ce dernier s'appelle l’« Auditorium Choir », il est dans la salle et endosse, de son côté, des mots venant du De rerum naturæ de Lucrèce. Ce dialogue entre les deux chœurs intervient tout au long de l'œuvre et se termine par l’apparition du chœur de l'auditorium sur scène aux côtés du grand chœur, dans une manière de danse collective, je dirais même une manière de transe collective. C’est de cela que vient l’idée d’immersion : l'idée qu'un chanteur est un instrument beaucoup plus mobile qu'un instrumentiste, et que de ce fait, on peut immerger l'auditeur, l'entourer, l'englober, lui faire vivre des expériences acoustiques variées. » Le Rubicon s’avère rapidement franchi : « L'idée de faire ce spectacle chorégraphique est née du constat que la musique de Schafer contient en germe tout un théâtre. Je me suis dit qu'on allait vraiment pousser l'idée à son extrême, qu’au lieu de faire juste un concert un peu augmenté de quelques mouvements, on allait créer un vrai spectacle : donc, travailler une chorégraphie tous ensemble, avec costumes et lumières, pour que l'objet devienne un réel spectacle. Éric Oberdorff a été d’emblée impliqué et il signe aussi bien la chorégraphie que la mise en scène. Nous avions travaillé ensemble sur l’opéra d’Ondřej Adámek, Seven stones, pour lequel il avait déjà signé à la fois la mise en scène et la chorégraphie. Nous nous sommes très bien entendus et j'ai voulu poursuivre cette expérience. »

Aux racines de la musique

De même, la dimension chorégraphique s’est imposée d’elle-même : « C’est comme si la musique appelait elle-même quelque chose de l'ordre du geste. On retourne presque aux racines mêmes de la musique, où elle était indissociable de la danse. De ce fait, on recrée aussi un geste primaire, primitif ou premier – je trouve ce dernier terme plus beau –, qui est celui de la liaison entre la musique, le chant et la danse. Pour moi, il était important de choisir, de sélectionner rigoureusement des musiques contenant en elles cette donnée. J'aurais du mal à imaginer une chorégraphie sur une œuvre qui n’en a pas besoin ou même pour laquelle une chorégraphie va à contre-courant de la musique. J’aurais beaucoup de peine, par exemple, à imaginer une chorégraphie sur le Requiem de Francesco Filidei ou sur le Stabat Mater de Poulenc. Cela n'aurait pas de sens pour moi. Il faut que la musique appelle ce geste chorégraphique. » Il faut bien tout le talent (ô combien célébré) des chanteurs de Léo Warynski pour rendre justice à la diversité étourdissante d’œuvres qui ont en commun de dissimuler une technicité redoutable à la beauté des textures. Cette capacité à passer d’une couleur à l’autre, d’un langage à l’autre, s’inscrit dans l’ADN même de la formation : « Il y a un côté défi quand on rentre aux Métaboles. J'ai envie de ne me priver de rien, en fait, et je tire toujours mon chapeau à mes chanteurs. Ils savent qu'avec moi, ils vont faire à la fois une œuvre de Luigi Nono, une création de Yann Robin, une pièce d’Arvo Pärt, puis de temps en temps un Miserere d’Allegri ou le Stabat Mater de Domenico Scarlatti. Je me rappelle toujours cette phrase que m'avait dite Pierre Cao : « Tu sais Léo, en tant que chef d'orchestre, tu as quatre siècles de répertoire, c'est formidable, mais en tant que chef de chœur, tu en auras 10. » Et c’est vrai. Nous avons eu la chance d’avoir des précurseurs qui nous ont aidés, des Harnoncourt et des Marcel Pérès qui ont écrit, ont parlé et donc nous ont transmis leurs savoirs. Il est vrai que maintenant, nous avons des chanteurs qui sont extrêmement bien formés et qui maîtrisent beaucoup de styles différents. En tout cas, je ne m'ennuie jamais et j'espère embarquer aussi les publics vers des territoires un peu moins connus parfois que les grandes œuvres du répertoire, et qu'ils auront le même plaisir à les écouter que nous, interprètes. »

Yutha Tep - publié le 07/09/26

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