Elisabeth Leonskaja s'élever vers la musique
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Les images d'Épinal contiennent toujours une part de vérité : Elisabeth Leonskaja est bien cette « Grande Dame » du piano que l'on célèbre et aime, avec cette authenticité poétique sublime éloignée de tout effet gratuit. Rencontre avec une immense musicienne.
De la personnalité d’Elisabeth Leonskaja se dégage cette résolution cependant sereine, cette netteté dans les propos, que l’on perçoit indubitablement dans ses interprétations. Il y a aussi un humour pince sans rire qui s’exprime volontiers, sourire en coin à l’appui. Pour preuve, l’évocation de son 80e anniversaire que Piano 4* entend célébrer en deux concerts à la Philharmonie : « On m’en a sans doute parlé mais j’avoue que je n’ai pas payé une attention particulière à cet événement. J'ai toujours la force et l’envie de travailler, donc je continue à travailler. C'est aussi simple que ça. »
Les 5 et 6 janvier prochains, elle retrouve son cher Schubert dont elle explore l’univers infini avec une passion toujours renouvelée depuis si longtemps : « Schubert lui-même est très divers car, pour quelqu’un qui n’a pas vécu très longtemps, il a parcouru un chemin extraordinaire. Si vous écoutez les sonates de ses débuts par exemple, parfois on pourrait penser qu’il s’agit de Haydn. Quant à ses sonates plus tardives, il est évident que Beethoven était son modèle, l’étoile qui lui montrait le chemin. Je suis persuadée que si Schubert avait vécu plus longtemps, il aurait été un second Bruckner ou, pour être plus exacte, il aurait été Bruckner avant Bruckner car ce dernier a puisé beaucoup de choses chez Schubert. »
La polyphonie, alpha et oméga de la musique
À la Philharmonie, elle propose certaines des partitions les plus passionnantes du compositeur, telles que les Drei Klavierstücke ou la Wanderer-fantaisie, sans oublier des sonates comme la magnifique et si singulière Sonate D.894. Des œuvres dans les méandres desquelles un interprète pourrait aisément s’égarer : « Les écueils quand on joue Schubert sont particuliers. À vrai dire, les passages difficiles sont assez confortables du point de vue pianistique : c’est la pensée harmonique derrière chacun de ces passages qui pose problème. Chez Liszt, il y a une pensée harmonique plus facile à suivre, surtout pour les pianistes qui ont appris leurs gammes dès leur petite enfance. Schubert était un grand classique, il maîtrisait l'art de la polyphonie de mieux en mieux au fil du temps. Et progressivement, il a commencé à faire évoluer le langage harmonique, à chercher et trouver de nouvelles harmonies pour faire passer différentes émotions. Bien sûr, la polyphonie constitue l'alpha et l'oméga de toute la musique et tous les compositeurs y ont eu recours, mais ils appliquaient quelques traits à différents endroits, si on veut les comparer à des peintres. Chez Schubert, elle forme vraiment un système complet. »
Loin de se cantonner aux partitions les plus connues du compositeur, Elisabeth Leonskaja emprunte des chemins de traverse pour sillonner le monde si complexe du maître viennois. Elle qui lui a consacré tant de concerts et de réflexions demeure ouverte à toute nouvelle perspective : « On joue de nombreuses fois une œuvre, un texte. Ensuite, on vit, on joue, on travaille et l’on apprend d’autres textes. Récemment, j’ai donné tout un programme de pièces pour quatre mains de Schubert avec le grand accompagnateur Julius Drake, un musicien très plaisant. Je ne dirais pas qu’il m’a directement influencé mais j’ai été attentive à son approche. Julius Drake est passé par une expérience très différente de la mienne car il a commencé par le lied, le chant, et j’ai été très attentive à son approche, notamment la manière dont il concevait la basse. Schubert était aussi un grand compositeur symphonique et cela se ressent dans sa production pour piano à quatre mains qui est énorme. Il y a par exemple le Grand duo en do majeur, qui est très peu joué et qui est une vraie symphonie et qui a d’ailleurs été arrangé par Joseph Joachim pour être jouer avec un orchestre. Claudio Abbado l’a dirigée et enregistrée, la musique est incroyable. »
Il faut s'élever jusqu'à la musique
Quelle que soit la partition abordée, Elisabeth Leonskaja ne dévie guère de cette éthique, de cette honnêteté scrupuleuse dans le respect des compositeurs abordés, qu’on qualifierait volontiers d’artisanat du sublime : « C'est tout un processus. D'abord j'entends l'œuvre et elle a naturellement une influence sur moi. Ce sont ensuite des briques qu'il faut poser une à une, particulièrement dans la musique de Schubert par exemple. Ce n’est pas comme verser une chape de béton. Au bout d'un temps, il arrive qu’on remarque un détail qui était passé inaperçu jusque-là et cela fait changer tout l'esprit. Mais en général, on recherche toujours deux choses : le sens et la beauté. Cette recherche est toujours infinie et il s’agit plutôt d’une bonne nouvelle. Ce qui reste le plus important c'est le texte et surtout ce qu’il y a derrière ce texte. Comme l’a dit Riccardo Muti, derrière le texte il y a Dieu et nous sommes trop petits face à cela. Je citerai de même le regretté Yuri Temirkanov : la musique ne descend jamais jusqu’à nous, il faut s’élever jusqu’à elle. Mais c’est sans doute pour cela qu’elle nous apporte une telle joie. »
Yutha Tep - publié le 01/01/26