Portraits d'artistes - Voix

Jeanine de Bique l'enchanteresse

Jeanine de Bique
Formée à la Manhattan School of Music, Jeanine de Bique s'illustre dans maints concours avant d'effectuer ses débuts au Festival de Salzbourg en 2017.
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En l'espace de quelques années, la soprano née à Trinité-et-Tobago est devenue l'une des chanteuses les plus recherchées des scènes lyriques. Elle incarne au Palais Garnier la magicienne Alcina, un rôle en or dans lequel elle va déployer un art du chant imparable et un charisme indiscutable.

Ces débuts à l'Opéra de Paris se doublent d'un autre événement insigne, la sortie de son disque-récital intitulé Mirrors (avec le Concerto Köln sous étiquette Berlin Classic), qui met en regard les héroïnes de Händel avec celles de ses contemporains tels que Graun, Telemann ou Broschi : « Pour un premier disque, il semblait logique d’aborder un compositeur que les gens connaissent. En outre, j’ai beaucoup chanté Händel, sa musique m'offre une sorte de zone de confort. Il a donc servi de fondation à mon enregistrement. Les personnages que je chante sont des personnalités très intéressantes, complexes et variées. Du début jusqu’à la fin de l’opéra, elles suivent une trajectoire passionnante et j’aime ça ».

Vous l'avez compris, Jeanine de Bique ne chante jamais mieux que lorsqu'un rôle la fascine théâtralement : « C’est particulièrement le cas d’Alcina. On connaît l’histoire et la dimension générale de ce personnage d’enchanteresse, mais d’air en air, de scène en scène, on assiste à la manière dont il se déploie. Là intervient la magie de Händel. La première fois que j’ai entendu l'air “Ombre pallide”, je suis restée sous le choc. Le récit accompagné qui précède l'air, “Ah Ruggiero crudel”, nous montre l’épreuve qu'Alcina subit. Je n’avais jamais entendu Händel sous ce visage auparavant. “Ombre pallide” est certes difficile sur le plan émotionnel mais le principal obstacle est technique, parce que la voix est souvent doublée par les violons, ce qui exige une intonation d’une précision parfaite. C’est pour moi l’air le plus difficile de la partition ».

Jeanine de Bique avoue volontiers être une artiste émotionnelle et Alcina met particulièrement à l'épreuve cette sensibilité qui fait le prix de ses incarnations. Tous attendent avec impatience son interprétations d'un certain air  : «  Dans “Ah mio cor”, je travaille actuellement sur un point précis, qui est de sortir de mon esprit l’attente générale qui l'entoure, de me concentrer sur la musique et ce qu’elle contient. Sinon, la tentation est de trop donner alors que ce n’est absolument pas le moment, l’opéra ne s’arrête pas là. Dans cet air, Alcina ne s’effondre pas encore, elle doit chanter ensuite “Ombre pallide” puis encore “Ma quando tornerai” et enfin “Mi restano le lagrime”. Ce que j’aime dans Händel – et, plus généralement, dans la musique baroque –, c’est la maîtrise dans l’illustration des émotions et il faut un important effort pour les incarner, faire en sorte que l’auditoire les comprenne. Quelque part dans le monde, dans la vie d’une femme, se déroule une histoire semblable et pour cette raison, nous pouvons aisément nous identifier à ces personnages ».

Avec cette pulpe unique dans le medium et le grave, et une lumière aveuglante dans l'extrême aigu, l'incroyable tessiture de Jeanine de Bique impressionne, qui lui permet des prestations mémorables aussi bien dans la Poppea monteverdienne que dans la Symphonie n° 9 de Beethoven, la Symphonie n° 4 de Mahler ou le Requiem allemand de Brahms. Quelle est donc cette voix ? Elle-même se montre prudente sur ce point : « Je suis bien incapable de répondre à cette question. Les chanteurs sont rangés dans des petites boites et cela est terrible. Cette catégorisation signifie que certaines voix sont condamnées pendant toute leur carrière à ne chanter qu’un seul type de compositeurs ou une seule période de la musique. Je pense que je suis une soprano lyrique légère qui peut chanter la musique ancienne, le baroque, le classicisme et le romantisme, jusqu’au belcanto, et je suis heureuse de pouvoir traverser ces époques. Mais cela ne veut pas dire que je vais me précipiter dans la musique de Mozart juste après avoir chanté Rusalka. Avec mon agent, nous ménageons les saisons de sorte que je chante, par exemple, Mozart et Händel pour arriver à un peu de belcanto, après quoi je chante moins pour me reposer ».

Se concentrer sur le moment présent

Cette prudence inestimable se double d'une aisance en passe de devenir proverbiale lorsqu'il s'agit de comprendre une partition : « Je me penche déjà sur les rôles que je vais aborder en 2024 mais j’ai aussi besoin de me concentrer sur le moment présent. Je dois bien sûr apprendre des partitions nouvelles et dans ce domaine, je dois avouer que je travaille assez vite. Toutefois, j’entre en profondeur dans une partition, disons, deux à cinq mois avant de la chanter. Je marque même dans mon calendrier le jour à partir duquel je dois commencer à le faire ».

On serait tenté de parler d'un conte de fées s'il n'y avait derrière cette réussite un travail acharné et une gestion minutieuse des engagements acceptés : « Les piliers de ma carrière sont mon agent, mon professeur et toute ma famille : ma mère, mon père, mon ami, etc. Je suis très chanceuse d'être ainsi entourée. Et on ne m’a jamais forcée à faire quelque chose que je ne pouvais pas faire ».

 

Yutha Tep