Dossiers - Musique ancienne

André Campra Requiem

André Campra
Dans le domaine de la musique religieuse, Campra composa avant tout des motets, dont une cinquantaine de grands motets avec chœur.
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Nimbé de mystère étant donné l’absence de témoignage sur son contexte de composition, la messe de Requiem de Campra s’est imposée comme l’un des ouvrages majeurs du baroque français, captivant par ses accents opératiques et son étonnante lumière.

Tout au long de sa vie, André Campra est partagé entre ses divers postes officiels qui lui commandent de composer de la musique religieuse et son amour immodéré pour l’opéra. Il développe donc sa carrière dans deux sens différents.

Il voit le jour à Aix-en-Provence en 1660. À 14 ans il commence à étudier la musique avec Guillaume Poitevin. Il est nommé maître de chapelle à Toulon en 1678 puis à Toulouse en 1683. C’est à 44 ans qu’il part à Paris, où il obtient le poste de maître de musique de Notre-Dame en 1694. Diriger la maîtrise de l’Église est une place enviable qui lui permet de se forger une belle réputation. En 1695, il publie son premier livre de motets. Mais en 1697, son goût pour la musique d’opéra le pousse à composer et à donner en représentation l’Europe Galante, un opéra-ballet. Campra est alors toujours au service du Cardinal de Noailles et il espère dissimuler cette digression vers la musique profane en publiant l’ouvrage sous un nom d’emprunt. Mais c’est en vain car l’Europe Galante lui est immédiatement attribuée et connait un succès immense. S’orientant de plus en plus vers le théâtre lyrique, Campra doit quitter son poste à Notre-Dame en 1700. Il continue alors son activité dans des conditions de vie difficiles, ne bénéficiant pas de protection royale.

Au début d’un xviiie siècle qui voit éclater une querelle esthétique entre les musiques italienne et française, Campra s’adonne à la fois à la composition d’airs italiens, de cantates françaises et bien sûr d’opéra, entre autres Tancrède et les Festes vénitiennes. Il obtient finalement la protection de Philippe d’Orléans, neveu de Louis XIV. Alors que Louis XV est en train de s’installer à Versailles et que la Maison du Roi est en phase de remaniement, Philippe d’Orléans contraint Michel-Richard de Lalande à céder trois des quartiers dont il est en charge à la Chapelle Royale. Campra devient ainsi en 1723 « Sous-maître de la Musique de la Chapelle Royale », un poste très prestigieux. Il s’ensuit une nouvelle période créatrice féconde où Campra se consacre à la musique religieuse, bien qu’il soit nommé Inspecteur de l’Opéra (succédant à Destouches) puis Directeur de la musique en 1732. Dès 1735, le compositeur est atteint de problèmes de santé qui le conduisent à limiter ses activités, et il meurt le 14 juin 1744 à Versailles. 

Une histoire énigmatique

Un grand mystère entoure le contexte de composition et de création de ce Requiem, qui est pourtant l’une des œuvres religieuses de Campra les plus chantées. Malgré toutes les recherches faites, aujourd’hui encore aucune source fiable n’a pu témoigner de l’origine de ce Requiem, de sa date, de sa création ou même de sa réception. Ce qui est d’autant plus étonnant qu’une Messe des Morts était généralement commandée pour être donnée lors d’une grande cérémonie de Pompe Funèbre, et ces cérémonies étaient des événements phares de la vie mondaine. Qui plus est, étant donné la grande renommée de Campra, un événement musical tel que la création d’un Requiem n’aurait pas dû passer inaperçu.

Deux grandes hypothèses ont été émises sur la question de la date de composition. La première avance qu’il s’agirait d’une œuvre tardive, composée alors que Campra était en poste à Versailles. Certaines analyses stylistiques ont en effet relevé des similitudes entre le Requiem et d’autres œuvres religieuses de Campra datant de son époque versaillaise, comme le De profundis (1723) ou le Te Deum (1729). L’autre hypothèse donne au Requiem de Campra une date tout autre : il aurait été composé à la période où le compositeur travaillait à Notre-Dame. Malgré la modernité de certaines tournures musicales, la Messe s’inscrit en effet dans la tradition de Charpentier et l’emploi du plain-chant était une pratique que Campra avait acquise à Aix-en-Provence et qu’il utilisait beaucoup dans ses années parisiennes, alors qu’il la délaisserait plus tard. L’autre argument majeur appuyant cette seconde théorie réside dans la distribution vocale du Requiem : Campra prévoit son œuvre pour des voix d’hommes, alors qu’il aurait sans aucun doute composé certaines pages pour des voix de femmes s’il avait créé son ouvrage à Versailles (les chanteuses y étaient admises).

Une lumière dans les ténèbres

Toujours est-il que la Messe de Requiem est une œuvre à part dans la production de Campra, qui fascine car elle semble réunir les deux facettes de sa carrière : sa maîtrise de la musique religieuse et ses talents de compositeur d’opéra. On y retrouve une virtuosité et des effets dramatiques caractéristiques du style opératique, parfaitement intégrés à la forme et au style d’une Messe des Morts. Avec ce Requiem, Campra épouse une esthétique qui déplace donc un peu la musique liturgique de son but initial pour en faire une véritable musique de concert. 

Écrit pour haute-contre, taille, basse-taille, basse, chœur à 5 voix, et orchestre, le Requiem n’a pas de Dies irae et de Libera me, comme c’était la coutume au xviiie siècle, et n’a pas non plus de Benedictus, une coupure qu’effectuait souvent Charpentier. 

L’Introït démarre dans un climat de recueillement. Le chœur entonne un cantus firmus d’une certaine douceur dénuée de tragique. Le Requiem Aeternam permet ensuite à Campra d’explorer toutes les possibilités offertes par la polyphonie vocale du xvie siècle. Tout en lumière et en élégance, cette partie nous conduit à un Kyrie qui se développe sur un ton d’imploration, la supplication prenant de ampleur avec l’entrée du chœur. Puis vient le Graduel, semblable à un grand motet lullyste. L’air de basse-taille, entrecoupé d’interventions du chœur, sonne très opératique. L’Offertoire exprime ensuite une véritable angoisse, une terreur face à l’Enfer, avec des modulations audacieuses chantées par un trio de voix d’hommes. Le « Sed Signifer sanctus Michael » permet de revenir à la lumière et à la sérénité dans une section où l’on pourrait se croire une fois encore à l’opéra, par les interventions de deux solistes et d’un grand chœur concertant avec un petit chœur en trio. Le Sanctus, animé, nous offre un nouveau chœur puis un solo de basse écrit comme un récitatif, avant un Agnus dei qui développe un motif mélodique d’une grâce et d’une simplicité superbes, la voix de taille dialoguant avec la flûte. Pour le Postcommunion, un récit de basse nous conduit au Requiem Aeternam chanté par le chœur, on revient alors au calme grégorien du début de l’œuvre. La fugue jaillit comme un éclat de gaité final.

Une beauté lumineuse, une clarté qui semble calmer les angoisses, voilà ce qui ressort nettement du Requiem de Campra dès la première écoute. Une lumière qui n’est pas sans évoquer d’autres Requiem français bien plus tardifs…

Elise Guignard