Dossiers - Romantique

Richard Strauss Ariane à Naxos

Richard Strauss
Maître incontesté de l’opéra et du poème symphonique, Richard Strauss domine de sa puissante stature le début du XXe siècle
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Brillante synthèse d’opera seria et de comedia dell’arte, Ariane à Naxos ressuscite le théâtre baroque en y incorporant l’enivrante effusion romantique propre à Strauss

La matière d’Ariane à Naxos avait de quoi stimuler un compositeur enclin à s’engager dans de nouvelles expériences, pour ardues qu’elles fussent : celle-ci était particulièrement terrifiante, puisqu’il s’agissait de traiter le difficile problème de la simultanéité des deux formes : la joyeuse et la grave. A cela s’ajoutait l’obligation de joindre un troisième élément, le Bourgeois gentilhomme, déjà de son côté pourvu de musique par les soins de Lully. L’entreprise ne manquait cependant point de séduction pour Strauss : le sujet soumis par Hugo von Hofmannsthal était paré du charme éblouissant de ce baroque qui depuis le Chevalier à la rose jusqu’à la Femme sans ombre allait subjuguer le Maître allemand ; d’autre part, ce sujet était en rapport direct avec l’art français classique auquel il a toujours voué un culte renforcé d’érudition. Enfin, le thème de l’opera seria, Ariane retirée en l’île de Naxos, abandonnée par Thésée, tirée de son chagrin et ramenée à la joie par l’arrivée de Bacchus, et sa métamorphose en déesse, laisse préfigurer le cours ultérieurement suivi par le compositeur dans son retour à l’Antiquité (Daphné, L’Amour de Danaé).

L’idée centrale du projet était d’entrelarder un grave opera seria d’entrées comiques de la comedia dell’arteLe Bourgeois gentilhomme de Molière en était le pivot. Monsieur Jourdain donnait un gala dans son hôtel. En dernière minute, ce dernier trouvait l’opera seria (Ariane à Naxos) trop sérieux pour la digestion et le divertissement de ses invités, et demandait qu’on l’égayât de quelques entrées de comédiens bouffons. La difficulté de l’expérience explique qu’Ariane à Naxos ait donné lieu à trois versions. La première, créée le 25 octobre 1916 au théâtre de la Cour de Stuttgart sous la direction de l’auteur, s’incorpore à la représentation du Bourgeois gentilhomme : la cérémonie turque cède la place à un opéra (Ariane à Naxos), que Jourdain a fait composer à un élève de son maître de musique afin d’en régaler ses amis. La pièce de Molière condensée en deux actes est donnée avec une délicieuse partition de Strauss dans l’esprit de Couperin et Rameau et précède donc l’opéra. Le succès mitigé de la « fête baroque » de Stuttgart conduisit à une seconde version, qui est celle donnée d’ordinaire, créée le 4 octobre 1916 à l’opéra de la Cour de Vienne. La troisième version fait disparaître l’opéra Ariane à Naxos, revenant à la cérémonie turque, le tout émaillé d’une version de la musique de scène de Strauss enrichie de quelques succulents suppléments.

D’une fête galante étincelante…

La seconde version (celle qui est usuellement donnée) est la seule qui soit entièrement lyrique et entièrement et exclusivement de Strauss et Hofmannsthal. Le Bourgeois n’est plus qu’un prétexte : son esprit imprègne cependant la nouvelle œuvre, même si la facture est différente. L’opéra (identique à celui de la première version) y est précédé d’un prologue : la représentation doit avoir lieu non dans la maison de M. Jourdain, mais dans celle d’un très riche bourgeois viennois (qui n’apparaît cependant à aucun moment) : le rapport est donc étroit avec l’atmosphère du Chevalier à la rose. Le prologue écrit par Hofmannsthal est d’une invention ravissante et d’un humour étincelant. Il traite des préparatifs pour la représentation et pourrait s’intituler « Le Compositeur ». Agitation de ce dernier (très jeune homme : rôle travesti), présomption et prétentions de la primadonna (future Ariane) et du ténor (futur Bacchus), séduction de Zerbinette dont l’entrée décide le Compositeur à consentir à des coupures qui lui font horreur, sagesse du Maître de musique, qui persuade les deux chanteuses (tenant les rôles respectifs d’Ariane et de Zerbinette), l’une après l’autre, que sa rivale ne lui arrive pas à la cheville, et chacun des deux principaux interprètes masculins (rôles d’Arlequin et de Bacchus) qu’on n’a fait de coupures que dans le rôle de l’autre. Les laquais traitent les artistes comme des égaux, et le maître de maison traite tout le monde comme des laquais, y compris le compositeur puisqu’au dernier moment il exige que l’opéra et le spectacle comique soient intégrés pour que le feu d’artifices puisse commencer à 9 heures précises. Argument théâtral bien vu, traité avec esprit et brio, mais dont l’éparpillement et l’éclatement auraient pu déconcerter tout autre musicien que Strauss. En fait, après l’ouverture la plus délicieuse, la plus simple et la plus coulante, le Maître a trouvé en le texte de son librettiste favori prétexte à un humour musical et à un ton plaisant idéalement adaptés. Au fil de cette intrigue touffue de mise en place s’ébauchent les motifs musicaux de l’opéra qui va suivre. Ainsi de la mélodie qui, peu à peu, s’empare du Compositeur et s’élève lentement, de plus en plus forte, jusqu’au moment où elle se précipite de nouveau en triples croches, parce que le perruquier vient de sortir en courant de la loge du ténor. L’apparition de Zerbinette suscite une trame musicale exquise, véritable verrerie de Venise tenant lieu d’avant-goût à la comedia dell’arte qui se prépare. Le Compositeur peine à expliquer à Zerbinette les intentions élevées de l’opéra où elle va devoir intervenir ; les masques italiens ont tôt fait de banaliser les nobles sentiments d’Ariane (dans l’esprit d’« un de perdu, dix de retrouvés ») et ce hiatus entre les deux univers irréconciliables (la comédie et le sérieux) est l’occasion pour Strauss d’y insérer une musique spirituelle, d’une étonnante vérité psychologique, sachant éviter la grosse farce pour traduire en filigrane le tragique de l’existence humaine étirée entre ciel et terre…Ulcéré par l’inéluctable profanation de son chef-d’œuvre, le Compositeur s’enfuit alors que tombe le rideau. 

… à l’apothéose de l’opéra baroque 

Peut alors commencer Ariane à Naxos : comme dans tout opéra baroque, d’abord l’ouverture, portrait psychologique de l’héroïne énonçant les deux groupes opposés de thèmes : andante en sol mineur pour ceux d’Ariane délaissée (thèmes de la solitude, des larmes, de Thésée, amour d’Ariane, regrets, joie de vivre et bauté) ; puis bref allegro pour commenter son désespoir (thèmes de la douleur). Aux tentatives des comédiens italiens et de Zerbinette visant à l’arracher à son chagrin, Ariane oppose un grand air appelant la mort, sur lequel plane l’ombre d’Hermès et de son caducée entraînant les feuilles flétries. En vain les comédiens renouvellent-ils leurs assauts et Zerbinette ses consolations de godinette : ils finissent par abandonner Ariane pour une ravissante scène de galanterie entre les quatre hommes et la gourgandine. La trompette lointaine annonce alors l’arrivée de Bacchus, les nymphes (Naïade, Dryade et Echo) élevant un hymne de louanges au jeune dieu. Ariane se méprend et croit accueillir la mort salvatrice. Alors s’opère la métamorphose, sous l’emprise des dons prophétiques de la musique : Ariane parle encore de l’enchantement nocturne de la mort, mais la musique annonce déjà un autre ravissement nocturne… Après le chant de triomphe dionysiaque et monumental du dieu, les Esprits de la nature font entendre dans le lointain un chant de tendresse qui va s’amplifiant, les merveilles du théâtre baroque étendant leur dais étoilé sur les deux demi-dieux qui s’élèvent au firmament dans l’apothéose de leur voix.

 Michel Fleury

Repères

  • 1864

    Naissance le 11 juin à Munich
  • 1874-1882

    Solide formation générale (lycée puis université)
  • 1875-1880

    études d’écriture et de composition avec le chef d’orchestre Friedrich Wilhelm Meyer ; bénéficie des conseils de son père, corniste réputé
  • 1889

    Don Juan
  • 1890

    Burlesque pour piano et orchestre
  • 1895

    Till l’Espiègle
  • 1899

    Une Vie de héros
  • 1905

    Salomé
  • 1911

    Le Chevalier à la rose
  • 1915

    Une Symphonie alpestre
  • 1916

    Ariane à Naxos
  • 1919

    La Femme sans ombre
  • 1938

    Daphné
  • 1949

    Mort le 8 septembre à Garmisch-Partenkirchen