Dossiers Musicologiques - Musique ancienne

Händel Giulio Cesare

Händel
Quand il compose Giulio Cesare, Georg Friedrich Händel est arrivé au sommet de ses moyens expressifs.
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Chef-d’œuvre très aimé aujourd’hui parmi les opéras sérias de Händel, Giulio Cesare nous conte une histoire d’amour mêlée à des intrigues politiques, sous forme d’un bouquet d’airs somptueux et merveilleusement contrastants. Ce mois-ci, c’est au théâtre des Champs-Élysées qu’on pourra apprécier l’ouvrage.

En 1724, Händel était au sommet de son art et triomphait depuis quelque temps à la Royal Academy of Music de Londres, faisant de la ville une capitale du milieu lyrique européen. La société avait été créée en 1719, avec le soutien du roi Georges Ieret des plus hautes classes sociales anglaises pour promouvoir l’opéra italien en Angleterre, malgré les réticences de ceux qui souhaitaient privilégier les traditions musicales nationales. Deux musiciens italiens, Attilio Ariosti et Giovanni Battista Bononcini, avaient été engagés aux côtés de Händel mais le « Caro Sassone », ainsi que l’avaient surnommé les Romains, était devenu rapidement la star incontestée de l’Academy.

Après Radamisto (1720), Floridante (1721), Ottone et Flavio (1723), Giulio Cesare fut le cinquième opéra qu’il composa pour la Royal Academy of Music de Londres, et le onzième des trente-six opéras qu’il composa en Angleterre (le premier avait été Rinaldo). L’opéra fut créé le 20 février 1724 au King’s Theatre de Haymarket, et connut un succès immédiat. Il fut donné plus de dix fois dans la saison, et durant les dix années suivantes (notamment 1725, 1730 et 1732) il serait donné plus de quarante fois un peu partout en Europe.

Les étoiles de l’Academy

L’engouement que suscita initialement l’œuvre n’était nullement étonnant car, outre le talent prodigieux de Händel qui brillait dans chacune des pages, la distribution à la création avait de quoi déchainer les passions des foules. La Royal Academy était un vivier de talents car elle avait mis un point d’honneur à recruter la crème de la crème des chanteurs européens. Parmi les plus grandes vedettes du moment, qui s’illustraient parfois autant par leur virtuosité que par leurs caprices de divas, se trouvaient ainsi le castrat Francesco Bernardi, dit Senesino, qui incarnait Giulio Cesare, et la soprano Francesca Cuzzoni, qui créait le rôle de Cléopâtre. La distribution était complétée par la soprano Margherita Durastanti (dans le rôle de Sesto) avec qui Händel avait travaillé à Rome, les castrats Gaetano Berenstadt (Tolomeo) et Giuseppe Bigonzi (Nireno), la basse Giuseppe Maria Boschi (Achilla), la mezzo anglaise Anastasia Robinson (Cornelia), connue pour être la maîtresse du Comte de Peterborough qu’elle avait en réalité épousé en secret, et la basse anglaise John Laguerre (ou Lagarde, dans le rôle de Curio).

Les codes de l’opera seria

Giulio Cesare est un opera seria, genre à la mode dans toute l’Europe au xviiie siècle. Il est défini par plusieurs principes, notamment l’usage de la langue italienne et le choix d’un sujet « sérieux » (d’où le nom). Ce sujet était souvent tiré d’évènements historiques marquants ou de la mythologie, et la fin de l’histoire se devait d’être morale. Musicalement, l’opera seria met en alternance des récitatifs et des airs. Alors que les récitatifs permettent de faire avancer l’action, les airs reflètent en général l’état et le ressenti d’un personnage. Ce sont des arias da capo, c’est-à-dire des airs construits en trois parties, la troisième partie étant une reprise ornementée de la première.

Le livret du Giulio Cesare de Händel respecte la tradition de l’opera seria en prenant pour cœur un argument historique. Il s’inspire de faits réels, notamment de l’histoire d’amour entre Cléopâtre et César pendant les guerres d’Alexandrie, du conflit pour le trône entre Cléopâtre et son frère Ptolémée XIII, de l’assassinat de Pompée sur ordre de Ptolémée… En réalité, peu de choses seulement sont inventées, comme l’intrigue amoureuse autour de Cornelia, et le personnage de Nireno (tous les autres personnages ont existé). Le livret utilisé par Händel était en fait une adaptation d’un premier livret écrit par le poète Giacomo Francesco Bussani pour un opéra vénitien d’Antonio Sartorio, créé en 1677. Ce livret était lui-même inspiré par une pièce de Corneille, La mort de Pompée. Le Saxon reprit de nombreuses fois des livrets d’opéras vénitiens pour ses propres ouvrages lyriques car la tradition de l’opéra vénitien représentait l’essence même du divertissement. Elle était d’une grande efficacité avec son mélange de registres entre tragédie et comédie et son principe de créer des contrastes forts entre les scènes. Elle affichait pourtant un certain amoralisme et un goût pour l’humour grivois et l’érotisme qui entraient en contradiction avec le devoir de l’opera seria de prôner la vertu. Cette atmosphère laissa son empreinte dans l’adaptation du livret de Busssani pour le Giulio Cesare de Händel, malgré un changement de ton.

La modernisation de ce livret fut confiée à Nicola Haym, compositeur, librettiste et gestionnaire aux multiples talents engagé par la Royal Academy, et il est probable que Händel lui-même ait participé au travail de réécriture. Haym conserva la trame principale du livret de Bussani tout en resserrant l’action avec moins de récitatifs et moitié moins d’airs. Les rôles secondaires furent supprimés (comme celui de la nourrice Rodisbe) ou très réduits, le registre pathétique fut accentué avec l’ajouts d’airs élégiaques pour Cléopâtre, et les quelques travestissements présents dans le livret d’origine furent retirés (Sesto se faisait passer pour sa mère et Cornelia se déguisait en eunuque).

Galerie de portraits

Autour de l’argument historique, le livret dépeint des personnages avec une complexité et une finesse psychologique rares. César apparait comme un protagoniste idéal pour l’opera seria par sa noblesse d’âme. Il représente un Empire Romain honorable, il est décrit comme un brave héros dont la force est illustrée dans les airs et ne colle pas au stéréotype de l’amoureux un peu mièvre. Certains airs révèlent le guerrier qui est en lui, comme « Empio dirò tu sei » et le flamboyant « Al lampo dell’armi ». Certains autres dépeignent une colère plus contenue, comme le célèbre air avec cor « Va tacito e nascosto » où César défie Ptolémée. Le personnage apparaît sous sa facette plus sentimentale avec « Non è si vago » quand il voit Cléopâtre pour la première fois, puis avec « Se in fiorito ameno prato » avec violon.

Mais le personnage qui bénéficie du portrait le plus détaillé est sans aucun doute Cléopâtre. Il faut dire qu’à l’époque de Händel, il fascinait les artistes depuis longtemps déjà. En littérature, plusieurs œuvres lui avaient été consacrées, comme la tragédie Antoine et Cléopâtre de Shakespeare (qui est peut-être restée l’œuvre littéraire la plus célèbre sur le sujet) ou la tragédie Cléopâtre captive (1553) du poète et dramaturge français Etienne Jodelle, membre de la Pléiade. À la fin du xviie siècle, le personnage connaissait déjà une telle notoriété que certaines personnalités mondaines se faisaient représenter en Cléopâtre par des portraitistes, comme le fit la princesse de Condé. En musique, peu avant le Giulio Cesare händélien, Johann Mattheson composa l’opéra Die unglückselige Cleopatra, Königin von Egypten oder Die betrogene Staats-Liebe. Händel, ami du compositeur, en avait d’ailleurs assuré la partie de clavecin en 1704.

Bien naturellement, le Saxon octroya lui aussi au personnage de Cléopâtre une place de tout premier plan dans son opéra, même si le rôle-titre était Jules César. Tout comme celle de Shakespeare, sa Cléopâtre est un personnage à plusieurs facettes. Outre son rôle de séductrice et de femme fatale, elle se caractérise aussi par ses ambitions politiques. Ses très nombreux airs nous donnent un large aperçu de son caractère : le sensuel « V’adoro pupille » où elle tente de charmer César, le « Se pietà » plein de désespoir face à la volonté de son frère de tuer le consul dont elle est finalement tombée amoureuse, le « Piangerò » douloureux mais digne quand elle apprend que son frère veut la jeter en prison, ou encore l’euphorique « Da tempeste » face à sa victoire finale…

Les autres personnages sont définis eux aussi par des caractères marqués. Les airs de Sesto sont emplis essentiellement de la fougue de la jeunesse et d’envies de vengeance. Ceux de Tolomeo se démarquent par leurs rythmes et leurs sauts qui soulignent la violence du personnage, excepté le « Belle dee » qui laisse entrevoir sa tendance à la luxure. Ceux de Cornelia nous plongent au cœur de la tragédie, en prenant la forme de lamentations déchirantes évoquant son destin, comme « Priva son » au début de l’opéra.

Quelques mois après Giulio Cesare aurait lieu la création de Tamerlano, puis en 1725, celle de Rodelinda. Bien que très différentes les unes des autres, les trois œuvres figurent parmi les plus grandes réussites de Händel. Dans la seconde moitié du xviiiesiècle, Giulio Cesare s’éclipsa peu à peu au profit d’autres œuvres, jusqu’à être presque oublié. Comme pour les autres opéras du compositeur, il fallut attendre le xxe siècle pour que le milieu musical se penche dessus de nouveau. Aujourd’hui il est pourtant l’un des opéras les plus célèbres et les plus joués du compositeur.

Élise Guignard

Repères

  • 1685

    naissance de Georg Friedrich Händel à Halle
  • 1711

    Rinaldo, premier opéra pour la scène londonienne
  • 1712

    Händel s’installe définitivement en Angleterre
  • 1713

    Teseo
  • 1715

    Amadigi
  • 1724

    Giulio Cesare in Egitto, Tamerlano
  • 1725

    Rodelinda
  • 1733

    Orlando
  • 1735

    Ariodante et Alcina
  • 1741

    Deidamia, dernier opéra de Händel
  • 1759

    mort de Händel à Londres