Dossiers - Musique ancienne

Rameau Les Indes galantes

Rameau
Jean-Philippe Rameau fut un compositeur aussi talentueux pour la musique instrumentale que pour la musique vocale.
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Trésor d’une infinie richesse, les indes galantes sont le résultat du travail de Rameau sur le genre de l’opéra-ballet. Illustrant bien le goût de l’époque pour l’exotisme, elles prennent pour cadre des « indes » fantasmées et nous montrent l’art subtil d’un compositeur sans cesse en recherche de perfectionnement.

Rameau est un compositeur aux multiples facettes. Il fut le génial claveciniste qui publia ses premières œuvres pour son instrument en 1705 et fut également un théoricien très reconnu et investi durant toute sa carrière. Développant de nouvelles cordes à son arc, il se fit aussi compositeur d’opéra dans sa maturité, autour de ses cinquante ans. Chef-d’œuvre du compositeur, Les Indes galantes représentent bien l’esprit de leur temps et nous donnent un exemple parfait de ce qu’était le très à la mode « opéra-ballet ». Quand Rameau choisit le sujet et la forme ballet de son opéra, il s’éloigna résolument de la veine tragique de ses œuvres précédentes telles que Hippolyte et Aricie. Il se lança dans un registre qu’il avait peu exploré et ses contemporains se demandèrent quel serait le résultat de ce nouveau travail, plus centré sur la danse et la musique instrumentale que sur le chant. Un défi qu’il sut relever si l’on en croit Voltaire qui déclara après la première : « J’aime les gens qui savent quitter le sublime pour badiner ».

Un opéra-ballet

L’opéra-ballet, qu’on appelait plus simplement « ballet » à l’époque de Rameau, commenca à prendre forme avec Le Ballet des Saisons de Pic et Collasse, et bien sûr avec L’Europe galante de Campra de 1697. Les sujets tournent bien souvent autour d’histoires galantes traitées avec légèreté. Loin des tragédies, elles se concluent dans la gaieté. Les mélodies sont simples, et les compositeurs allègent l’orchestration. Dans leur forme, les opéras-ballets présentent un prologue qui annonce et relie les différentes parties qui vont suivre, ces parties possédant une autonomie propre notamment dans leurs intrigues. Dans l’Encyclopédie, Marmontel définit ainsi le genre : « un spectacle composé d’actes différents quant à l’action, mais réunis sous une idée collective comme les sens, les éléments, l’amour… » Bien souvent, les intrigues évoluent rapidement pour laisser place à un enchainement de danses. Ce type d’œuvres connaît une grande faveur à l’époque, et Rameau s’assure d’autant plus un succès qu’il choisit Jean-Louis Fuzelier comme librettiste. Celui-ci a déjà travaillé sur plusieurs autres ballets, notamment avec Quinault ou encore Collin de Blamont. Il est expérimenté et ses travaux sont reconnus par le milieu musical et le public. Avec Fuzelier nait la notion de « ballet-héroïque », un genre où l’opéra-ballet s’enrichit de héros, d’une épaisseur dramatique supplémentaire et surtout d’une grande liberté de registre. La légèreté est toujours de mise mais elle n’est pas omniprésente, laissant la place à ses scènes bien plus puissantes. C’est un peu le cas des Indes galantes : d’une entrée à une autre, le registre n’est pas du tout le même. Le Turc généreux se rapproche de la tragi-comédie, les Incas du Pérou nous emmènent aux frontières de la tragédie, tandis que les Fleurs et les Sauvages se développent dans le registre de la comédie.

Le fil directeur des Indes galantes n’est donc ni dans son registre ni dans son histoire, mais plutôt dans son thème général : la galanterie. Le premier titre, « Les Victoires galantes » soulignait bien cette idée. Le second titre « Les Indes galantes », qui va remplacer finalement le premier, permet de mettre l’accent sur la spécificité de l’œuvre, à savoir l’exotisme qui la différencie d’autres œuvres similaires telles que l’Europe galante de Campra. L’action se situe dans les deux « Indes » de l’époque, les Indes orientales qui correspondaient à l’Asie, et les Indes occidentales qui correspondaient à l’Amérique. À l’époque, l’exotisme est un thème très en vogue, car de nombreux voyageurs diffusent des récits de leurs aventures et décrivent les contrées qu’ils ont explorées. La littérature se délecte de ces nouveaux sujets dépaysants et de ces nouvelles esthétiques.

La création des Indes galantes eut lieu en 1735. L’œuvre était alors constituée d’un prologue et de trois entrées, car la quatrième entrée (Les Sauvages) ne serait ajoutée que l’année suivante. Chaque entrée est une petite histoire en elle-même, se situant dans une « Inde » différente, à savoir la Turquie, le Pérou, la Perse, et l’Amérique du Nord. Les Indes galantes reçurent un accueil mitigé du public, et Rameau ne cessa de les corriger ensuite. On compte plus de 15 versions du livret, 8 versions de la partition, avec un ordre des pièces qui change sans cesse. Il existe même une version réduite que Rameau élabora pour permettre aux amateurs d’interpréter les meilleurs passages de la partition. Le choix d’instrumentation de Rameau laisse beaucoup de liberté aux interprètes car le compositeur accordait plus d’importance à la tessiture des instruments plutôt qu’à leur timbre. Un instrument peut donc être facilement remplacé par un autre de même tessiture.

Quatre imaginaires

Dans le Prologue, on voit Hébé, déesse de la jeunesse, convoitée à la fois par le dieu de l’Amour et le dieu de la Guerre. Sans parvenir à choisir, Hébé part pour les Indes galantes, et voilà le point de départ des entrées qui suivront. La première entrée, Le Turc Généreux, est inspirée des récits de voyageurs comme Thévenot ou Tavernier, mais aussi des informations rapportées par les diplomates s’étant rendu à Constantinople. De plus en plus de descriptions du pays charment les Européens, fascinés par un mode de vie différent du leur. L’imaginaire est aussi nourri par les fameuses Mille et une nuits, dont Galland traduisit le dernier tome en 1717. Fuzelier indique dans sa préface que le personnage du vizir a été inspiré par le Vizir Topal Osman (bien réel), qu’il imagine « d’une tendresse plus noble et plus délicate que celle des occidentaux. » Le Turc généreux semble annoncer avant l’heure L’Enlèvement au sérail de Mozart. La deuxième entrée, Les Incas du Pérou, nous présente l’intrigue la plus tragique de toutes, basée sur un triangle amoureux. Si les deux héros s’en sortent sans heurts, Huascar finit enseveli théâtralement sous les décombres d’une éruption volcanique. Le thème des Incas est habituel pour les Européens de l’époque, familiarisés à cette culture par les nombreuses peintures et œuvres littéraires qui illustrent sa terrible destruction. La troisième entrée, Les Fleurs ou la Fête persane, nous situe dans une culture rendue célèbre par les Lettres Persanes de Montesquieu. Quelques années plus tôt, l’ambassadeur Méhémet-Riza-Beg avait également marqué les esprits par son arrivée à Versailles. Dans une Perse fantasmée, Fuzelier dépeint une « fête des fleurs » où deux duos amoureux s’échangent finalement pour le bonheur de tous. La quatrième entrée, Les Sauvages, reprend directement la philosophie des Lumières qui a rendu à la mode le thème du « bon sauvage. » Fuzelier choisit un sujet dans l’air du temps et reprend une question d’actualité qui intéressera obligatoirement son public. Cette dernière entrée tire son imaginaire d’un livre célèbre à l’époque, les Mémoires de l’Amérique septentionale du baron de Lahontant. La célèbre scène en rondeau du Calumet de la Paix est adaptée des Nouvelles suites de pièces de clavecin de 1729. Rameau dit avoir composé ce passage après avoir vu un spectacle de danse d’Indiens de Louisiane à la Comédie italienne. En mars 1736, Les Indes galantes furent données dans leur version avec les quatre entrées. Elles connurent là un succès immense.

 

Élise Guignard

Repères

  • 1683

    Naissance à Dijon
  • 1706

    Premier livre de clavecin
  • 1722

    Installation à Paris
  • 1724

    Deuxième livre de pièces de clavecin
  • 1731

    Directeur de l’orchestre de la Pouplinière
  • 1733

    Hippolyte et Aricie
  • 1735

    Première version des Indes galantes
  • 1736

    Version à 4 entrées des Indes galantes
  • 1737

    Castor et Pollux
  • 1745

    Platée
  • 1764

    Décès de Rameau