Dossiers - XXe siècle

Ravel Concerto pour la main gauche

Ravel
À la recherche permanente du « point à égale distance de la sensibilité et de l’intelligence » (E. A. Poe), Ravel, magicien des sons, a concilié une imparable perfection à une envoûtante poésie.
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Miraculeux alliage de noble grandeur et de ténébreux maléfices, le concerto pour la main gauche constitue l’apothéose sublime de toute une vie de créateur.

Les concertos de Ravel sont deux frères jumeaux indissociables, presque siamois et pourtant si dissemblables. Entrepris à l’automne 1929, ils représentent les dernières œuvres importantes de leur auteur. Leur composition fut menée de front. Initialement conçu comme une rhapsodie basque, le concerto en sol répond à une commande de Serge Koussevitzky pour le 50e anniversaire de l’Orchestre symphonique de Boston. La composition en fut interrompue par une commande, par le pianiste autrichien Paul Wittgenstein, qui avait perdu son bras droit au cours de la guerre de 1914, d’un concerto n’utilisant que la main gauche. Le concerto en sol fut terminé un peu plus tôt que son jumeau, à l’automne 1932. 

Les deux faces de Janus

À la fois complémentaires et dissemblables, les deux œuvres sont indissociables car elles représentent chacune l’une des deux faces de l’une des personnalités les plus énigmatiques et insaisissables de toute l’histoire de la musique. Le classicisme du concerto en sol contraste avec le romantisme noir et la forme rhapsodique, d’un seul tenant, du concerto pour la main gauche. La conception du premier est celle d’une œuvre de musique de chambre amplifiée, alors que dans le second, au mépris des limites imposées par l’écriture pour une seule main, libre cours est donné à une virtuosité dépassant les limites du possible. Dans une remarquable étude des deux œuvres, Fred Goldbeck remarque que ce contraste de style est encore renforcé par la forme adoptée pour chacun. L’ample coupe traditionnelle en trois parties est retenue pour la matière plus sobre du concerto en sol, tandis que l’inspiration exubérante jusqu’à la frénésie du concerto pour la main gauche se trouve ramassée et concentrée dans une forme en un mouvement (lointain avatar du concerto lisztien). Perversité si l’on veut, mais de la veine la plus raffinée, encline à accumuler les difficultés pour le pur plaisir de les surmonter (un trait constant de la démarche du musicien) : la magie ravélienne est l’improbable alliage de l’intelligence, du plaisir et de la virtuosité. Les ombres de Scarlatti, Couperin, Mozart et Saint-Saëns planent sur le concerto en sol, alors que c’est Liszt qui a porté son frère jumeau sur les fonds baptismaux, un Liszt démonstratif jusqu’à l’affectation la plus ostentatoire, mais également transfigurée par une grâce et un raffinement infinis. Mais Ravel ne peut également échapper à lui-même : le concerto en sol invoque les mânes du Tombeau de Couperin, alors que celui pour la main gauche est hanté par les noires fantasmagories de Gaspard de la nuit. Il existe cependant plus d’un point commun entre eux. Tous deux portent l’empreinte du jazz. Par ailleurs, les recherches visant à donner à la main gauche du concerto en ré majeur autant d’ampleur qu’aux deux mains ont influencé la cadence du soliste dans le concerto en sol, à la fin de la réexposition du premier mouvement (thème lyrique chanté par la vertigineuse partie de main gauche en houle d’arpèges, tandis que la main droite fait entendre un contrechant perlé en trilles). De plus, si la lettre et l’esprit du classicisme sont davantage en évidence dans le concerto en sol, l’inclination de l’auteur pour les anciennes formes et les anciennes tournures se perçoit également dans son frère jumeau, au travers d’une sarabande monumentale, majestueuse et digne comme le Roi soleil, et des inflexions modales du piano qui retrouvent parfois l’archaïque innocence d’un conte de ma mère l’Oye. Enfin, l’Espagne romantique et stylisée qui toujours hanta le compositeur basque se dessine en arrière-plan : une Espagne séduisante et gracieuse, à la Théophile Gautier, derrière l’œuvre en sol, une Espagne tragique, noire et inquiétante comme les sabbats de Goya derrière celle en ré. 

Une ténébreuse et fantastique action musicale

C’est bien en effet l’univers spectral et inquiétant de Gibet et de Skarbo qui prévaut ici. S’abreuvant aux mêmes sources fantastiques que Debussy (Maeterlinck, Mallarmé, Verlaine, Baudelaire, Poe, Villiers de l’Isle-Adam et Oscar Wilde), Ravel y ajoutait une fascination pour le romantisme noir à la Hoffmann. Il s’enthousiasma pour Le Docteur Caligari, film expressionniste allemand de Robert Wiener, y retrouvant le même fantastique grinçant qui animait le Gaspard de la nuit d’Aloysius Bertrand. Il dévora avec passion le génial Docteur Lerne de Maurice Renard (1908), dans lequel un savant fou unit par des greffes les plantes, les animaux et les humains et entre enfin en relation sacrilège avec son automobile, engendrant ainsi un robot de force et d’intelligence redoutables. Ce roman flattait son penchant pour les automates (dont témoignent les collections d’objets curieux de sa résidence du Belvédère de Montfort-l’Amaury) qui fit de lui le chantre des mécanismes horlogers s’insinuant jusque dans la nature humaine, et dans le concerto en ré ces mécanismes s’assemblent en une hallucinante horloge infernale…

L’atmosphère cauchemardesque est plantée dès l’entrée en matière par les grognements du basson dans la pénombre des cordes graves, suggérant l’agitation d’un monstre antédiluvien dans les profondeurs de l’océan. Ces prémisses éveillent une réponse aux cors (3 notes descendantes), et s’élèvent peu à peu jusqu’à la surface, suscitant l’impérieuse affirmation du piano : le monstre émergeant des abysses prend la forme d’une grandiose sarabande, reprise par l’orchestre au complet (thème 1). Le soliste s’abime alors dans une méditation plaintive (thème 2), mais la sarabande émergeant graduellement des profondeurs sous des figurations décoratives du piano conduit à une brusque accélération : d’âpres successions descendantes d’accords et des rythmes accentués marquent le début d’un scherzo sardoniquement jazzy (en fait dérivé du thème 1). Un motif pentatonique (initialement sur si, chiffre 25) détend momentanément l’atmosphère, mais le motif de cor du début s’insinue peu à peu à la façon d’un spectre (basson, trombone avec sourdine) : cette version caricaturale, infernale et cauchemardesque de la « Danse générale » de Daphnis et Chloé débouche sur un titanesque climax : la sarabande proférée d’une voix tonitruante par l’orchestre et ponctuée par les arpèges frénétiques du piano. Une longue cadence de ce dernier, se focalisant sur la « plainte » (thème 2) jusqu’ici laissée pour compte, mène le soliste sur des sommets vertigineux, ruisselants d’une fluide et démoniaque virtuosité, avant la chute finale, à la fois narquoise et abrupte, sur un martèlement de la gamme descendante de ré phrygien. L’atmosphère chargée d’angoisse jusqu’au maléfice procède du goût de l’auteur pour les récits fantastiques ; dédiée et destinée à une victime de la Grande guerre, elle est, sans doute aussi, associée à des visions infernales de carnage, de feu et de sang. Le concerto pour la main gauche est une œuvre tragique, presque racinienne, la plus dramatique et la plus puissante de son auteur. Elle réduit à néant l’image d’Epinal d’un miniaturiste uniquement voué à la délicatesse, au raffinement et à l’humour léger. Sa tristesse infinie et ses fumées lourdes et fuligineuses ouvrent d’insolubles perspectives sur l’âme énigmatique et insaisissable de l’auteur, et laissent l’auditeur le cœur battant… Elle fut créée par son dédicataire le 5 janvier 1932 à Vienne (Grosser Musikvereinsaal) sous la direction de Robert Heger, et donnée en première audition à Paris (salle Pleyel) par Jacques Février sous la direction de Charles Münch.

 

Repères

  • 1875

    naît le 7 mars à Ciboure
  • 1905

    Miroirs pour piano
  • 1908

    Gaspard de la nuit, poème pour piano
  • 1912

    Daphnis et Chloé
  • 1920

    La Valse
  • 1928

    Le Boléro
  • 1931

    Concerto en sol et Concerto en ré
  • 1937

    meurt le 28 décembre à Paris