Dossiers Musicologiques - XXe siècle

Respighi Les Pins de Rome

Respighi
Entre tradition et modernité, les œuvres colorées et puissamment évocatrice de Respighi ont impulsé le renouveau musical italien.
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Des glorieuses légions en marche à un rêve d’amour au clair de lune, quatre évocations de la ville éternelle dont l’étonnante intensité repose sur d’éblouissants jeux orchestraux.

Respighi est la figure emblématique de la renaissance de la musique italienne au terme d’un siècle de règne sans partage de l’opéra. Le coup d’envoi de cette renaissance est donné par la création au Teatro Augusteo de Rome, le 11 mars 1917, de son poème symphonique Les Fontaines de Rome. Inscrivant cette œuvre à ses programmes, Toscanini lui assure un succès mondial, et Respighi est propulsé au premier rang de la scène internationale. L’entre-deux guerre sera le second âge d’or de la musique italienne. 

Allier tradition nationale et modernité

Pour régénérer la musique instrumentale et se concilier le public prisonnier de l’opéra et de ses défauts, la nouvelle musique ne doit pas se borner à importer le modèle germanique (Brahms et Wagner). Il lui faut plonger ses racines dans le sol italien et dans son passé, tout en s’ouvrant aux innovations contemporaines afin de séduire les élites. Au terme de sa propre renaissance entreprise 30 ans auparavant, l’École française vit alors un âge d’or qui peut passer pour le symbole d’une modernité stimulée par une émulation avec la Russie (Stravinski et les Ballets russes). Il n’est pas étonnant que les jeunes Italiens y cherchent leurs références. En même temps, la recherche musicologique exhume les grands auteurs du passé (chant grégorien, Monteverdi, Palestrina, Vivaldi…). La renaissance musicale italienne se place donc naturellement sous le double patronage de la modernité française et russe, et du retour à la tradition vocale et instrumentale italienne, incorporant une bonne dose de néo-classicisme. L’itinéraire artistique de Respighi se situe dans ce double lignage. Né à Bologne dans une famille vouée à la musique et aux arts, il reçoit une formation approfondie au Liceo Musicale de sa ville natale (piano, alto, violon, et composition avec Martucci). Vers 1900, premier violon de l’orchestre du Théâtre impérial de Saint Pétersbourg, il travaille l’orchestration et la composition auprès de son idole Rimski-Korsakov. Son premier succès international est une version pour voix et orchestre du Lamento d’Ariane de Monteverdi (1906), le premier de ses nombreux arrangements d’œuvres des ancien maîtres italiens. Ainsi se trouvent fondées les assises de ses œuvres à venir : l’orchestration éblouissante héritée de Rimski-Korsakov et la claire polyphonie (souvent grégorienne) des Anciens. À ces influences se rajoutent celles de Richard Strauss et des impressionnistes français, auxquels il doit une part de son harmonie raffinée. Grâce à une constante exigence de simplicité et de clarté, ces matériaux a priori disparates se fondent dans un langage extrêmement personnel, d’une remarquable unité et à la portée du grand public.

Un art résolument moderne, mais restant aisément compréhensible, tirant une part de sa substance de la tradition et de son inspiration du glorieux passé de l’Italie : voilà qui répond exactement à la fierté patriotique d’un pays n’ayant que depuis peu réalisé son unité. Avec le succès mondial des Fontaines de Rome (et de leur avocat Toscanini), Respighi a tôt fait de succéder à Verdi comme emblème national. Installé à Rome, où il enseigne depuis 1913 la composition au Liceo Musicale de Sainte Cecile (il a épousé l’une de ses élèves, la chanteuse et compositeur Elsa Olivieri-Sangiacomo, qui se vouera plus tard à la diffusion de son œuvre), il éprouve une constante fascination pour la Ville éternelle et conçoit le projet de compléter les Fontaines par deux autres poèmes symphoniques dédiés à l’évocation de son décor imprégné des souvenirs d’un glorieux passé. Ainsi voient le jour les deux autres volets de la Trilogie romaine : les Pins de Rome (1924) et les Fêtes romaines (1928). 

Une envoûtante magie orchestrale 

Le succès des Pins de Rome sera encore plus grand que celui des Fontaines : ils restent aujourd’hui l’œuvre de Respighi la plus souvent jouée et enregistrée. Les « merveilleuses fontaines » et « les pins semblables à des ombrelles qui apparaissent aux quatre coins de l’horizon » étaient, au dire du musicien, les aspects de la ville qui avaient le plus parlé à son imagination. De fait, comme les deux autres poèmes symphoniques romains, les Pins comportent quatre mouvements qui s’enchaînent sans interruption, chacun se rapportant à un endroit de Rome. Mais la musique n’est pas une description des arbres vénérables : les pins servent plutôt de prétextes à l’évocation de scènes dont ils sont (ou ont été) les témoins. Chacun de ces quatre tableaux est précisé par un texte du compositeur. I. Les Pins de la Villa Borghese : « Joyeux ébats d’enfants […]. Danses et rondes ; les plus belliqueux jouent aux soldats et à la guerre. Tous se grisent de clameurs et de grand air comme des hirondelles à la tombée du jour, et finissent par s’échapper en essaim. » Elsa avait transcrit pour son mari des chansons qu’elle chantait, enfant, lorsqu’elle jouait sous ces pins, et ces bribes de comptines se répondent avec une exubérance insouciante aux quatre coins d’un orchestre qui s’est lui-même pris aux jeux d’une époustouflante virtuosité. II. Pins près d’une catacombe : « Voici l’ombre des pins qui couronnent l’entrée d’une catacombe : une psalmodie mélancolique s’élève des profondeurs sépulcrales, se répand, solennelle comme un hymne, et s’évanouit, mystérieuse. » C’est l’évocation de l’aube douloureuse du Christianisme ; deux chants religieux s’élèvent et s’épanouissent majestueusement, avant de disparaître dans les profondeurs de la caverne funéraire. III. Les Pins du Janicule : « Un frémissement passe dans l’air : les pins du Janicule se profilent au clair d’une lune sereine. Le rossignol chante. » Un rêve d’amour calmement extatique sous le ciel étoilé ; le réalisme est poussé à l’extrême lorsque la dilution finale des sonorités s’accompagne de l’enregistrement discographique d’un authentique chant de rossignol précisément indiqué dans la partition. Cette innovation, inouïe pour l’époque, rencontre toujours l’hostilité de certains puristes. Il faut cependant reconnaître la magie de ce moment, et l’accord miraculeux entre les soupirs voluptueux de l’orchestre et la « cadence de soliste » de l’oiseau à jamais immortalisé. IV. Les Pins de la Voie Appienne : « Aube brumeuse sur la Voie Appienne : la campagne tragique est veillée par des pins solitaires. Indistinct, incessant, le rythme d’un pas innombrable. À la fantaisie du poète apparaît une vision de gloire antique : les buccins retentissent, et une armée consulaire, sous l’éclat du nouveau soleil, fait irruption sur la Voie Sacrée pour monter au triomphe du Capitole. » Les bugles tiennent usuellement lieu de buccins. Les basses de l’orgue font trembler le sol sous les pieds des légions dans cette grandiose mise en scène de péplum qui valut à l’auteur un triomphe aussi glorieux que celui du consul.

Cette page géniale juxtapose, avec un miraculeux sens de l’équilibre d’une construction basée sur des contrastes, un raffinement debussyste à des paroxysmes sonores straussiens. Respighi s’y affirme un prodigieux magicien des sons, dont les sortilèges n’ont pas fini de nous envoûter.

Michel Fleury

Repères

  • 8 juillet 1879

    naissance à Bologne
  • 1891-1901

    études au Liceo Musicale de Bologne
  • 1900-1903

    élève de Rimski-Korsakov à Saint-Pétersbourg
  • 1913

    professeur de composition au Liceo Sainte Cécile, Rome
  • 1914

    Sinfonia drammatica
  • 1916

    Fontaines de Rome
  • 1923

    Belfagor, opéra fantastique
  • 1924

    Pins de Rome
  • 1925

    Concerto dans le mode mixolydien pour piano et orchestre ; Deita silvane
  • 1926

    Vitraux de cathédrale
  • 1927

    La Campana sommersa, opéra ; Triptyque d’après Botticelli
  • 1928

    Fêtes romaines ; Impressions brésiliennes ; Toccata pour piano et orchestre
  • 1930

    Metamorphoseon
  • 1932

    membre de l’Académie Royale italienne. Maria egiziaca, opéra ; Airs anciens (suite n°3)
  • 1934

    La Fiamma, opéra créé à Rome et à Buenos Aires
  • 18 avril 1936

    mort à Rome d’une septicémie