Leonardo García Alarcón exhume Ercole Amante
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Loin de toute approche muséale, Leonardo García Alarcón fait de la musique ancienne un terrain de jeu aux possibilités infinies. À l’Opéra de Paris, il redonne vie à Ercole amante d’Antonia Bembo, une partition méconnue qui s’est imposée à lui comme une évidence.
Depuis la création de Cappella Mediterranea en 2005, le chef argentin s’est distingué comme l’une des figures les plus captivantes du monde de la musique ancienne. Cette passion, il l’a découverte dès son enfance : « J’avais huit ans lorsque j’ai découvert la musique de Bach, grâce à une encyclopédie musicale que ma grand-mère m’offrait chaque semaine. Ce fut une révélation immédiate. J’ai exploré tout un univers, pas seulement Bach mais aussi tout ce qui le précédait et ce qui l’entourait. Très vite, j’ai ressenti le besoin d’aller plus loin, de comprendre les influences, les filiations. C’est ainsi que je me suis intéressé aux compositeurs allemands, italiens et français liés à cet héritage. Cette curiosité m’a conduit à étudier le clavecin et l’orgue en Argentine. » Aujourd’hui, c’est notamment l’opéra qui occupe une grande partie de l’emploi du temps de notre chef : « Au départ, je n’étais pas particulièrement tourné vers les ouvrages lyriques baroques. À Buenos Aires, on entendait surtout Puccini, Verdi ou Wagner. Puis les grands ensembles européens qui ont initié la redécouverte du baroque sont venus se produire, comme les Arts florissants, et j’ai eu la chance d’assister à des représentations d’opéras interprétés sur instruments anciens alors que j’étais adolescent. Ce fut un choc esthétique : ces timbres, ces sonorités nouvelles m’ont profondément marqué. C’est à ce moment-là que s’est imposée l’idée de partir en Europe pour me former dans ce répertoire, notamment à Genève, où je souhaitais étudier avec la claveciniste Christiane Jaccottet. »
L’héritage vénitien
Parmi les multiples projets du chef, les redécouvertes d’œuvres rares ont toujours occupé une place importante. On se souvient d’Eliogabalo de Cavalli à l’Opéra de Paris en 2016 ou de La Finta Pazza de Sacrati à l’Opéra de Versailles en 2022. Cette année, il dirige Ercole Amante d’Antonia Bembo : « Mon intérêt pour Antonia Bembo est né d’un travail de recherche autour de la cour de Louis XIV. L’exploration de cette période m’a permis de mettre au jour cet Ercole amante qui m’a intrigué car je connais très bien celui de Cavalli. En l’étudiant, j’ai immédiatement eu envie de le diriger. En 2014, la partition qui était à la Bibliothèque Nationale de France a pu être numérisée et reste maintenant accessible à tous. J’en ai fait entendre des extraits au directeur de l’Opéra de Paris parmi d’autres propositions, notamment des pages de Cavalli et de Scarlatti. Sans révéler les compositeurs lors de l’écoute, c’est l’œuvre de Bembo qui remporté sa préférence tant ses qualités sont évidentes. » Réfugiée à la cour de Louis XIV pour échapper à un mari violent en Italie, Antonia Bembo connut une vie mouvementée. Mais au-delà de cette destinée, c’est bien la qualité de la musique elle-même qui a motivé Leonardo Garcia Alarcon à la jouer : « Antonia Bembo est une compositrice exceptionnelle, d’une imagination remarquable, héritière de la grande tradition vénitienne. Je n’ai pas choisi de la diriger uniquement parce que c’est une femme compositrice. Je refuse l’idée de programmer une œuvre uniquement pour des raisons de représentation. Ce que je défends avant tout, c’est la force artistique de l’œuvre elle-même. » Cet Ercole Amante revêt aussi un sens particulier pour le chef : « J’aime proposer des œuvres qui s’inscrivent dans mon histoire personnelle, même si le public ne le sait pas. Ercole amante fait écho à un moment fort de ma vie, car j’ai rencontré ma femme lors d’une production de l’opéra de Cavalli, basé sur le même livret, au festival d’Ambronay. » On sait l’attachement que Leonardo Garcia Alarcon porte au compositeur vénitien, qu’il a souvent joué avec son ensemble. L’Ercole amante de Bembo s’inscrit directement dans son héritage, et pour cause, la compositrice fut son élève : « Elle prolonge son univers musical tout en le réinventant plusieurs décennies plus tard. Elle s’inscrit dans une nouvelle époque, marquée par l’émergence du style du XVIIIe siècle, avec une écriture plus virtuose et une orchestration plus développée. Le dialogue entre les deux œuvres est aussi chargé de mémoire : l’Ercole amante de Cavalli fut un échec à sa création, et la version de Bembo peut être vue comme une forme de réparation artistique. »
Un livret « royal »
Le livret d’Ercole amante n’est pas n’importe quel livret : il fut écrit pour le mariage de Louis XIV. Son lien avec la royauté est profondément perceptible : « On y trouve toute la symbolique d’Hercule, une figure associée au roi qui porte un double discours. C’est à la fois une célébration du pouvoir et un avertissement face à ses dérives. On peut y lire, en filigrane, une critique du pouvoir absolu et même les prémices des tensions qui mèneront à la Révolution française. » De ce contexte historique découle aussi le choix de la salle de Bastille, où Leonardo Garcia Alarcon avait déjà donné Les Indes Galantes en 2019 : « Nous ne l’avons pas choisie par goût du spectaculaire, mais par cohérence historique et dramaturgique. Parce qu’elle reprend le livret associé au mariage de Louis XIV, l’œuvre de Bembo requiert une dimension grandiose. L’opéra de Cavalli avait été pensé pour un espace immense : sa création en 1662 avait eu lieu dans une salle pouvant accueillir jusqu’à 7 000 spectateurs, bien plus vaste encore que Bastille aujourd’hui. Il ne s’agit donc pas d’adapter une œuvre intime à un grand plateau, mais au contraire de retrouver son échelle véritable. » Côté musique, le chef argentin souligne la richesse stylistique de l’ouvrage de Bembo : « L’œuvre a été écrite en 1707, une année importante dans l’histoire de la musique qui correspond à l’arrivée de Händel à Rome et à la composition de la première cantate de Bach. On retrouve dans l’opéra de Bembo ce que l’on appelle les « goûts réunis », avec des influences venues des différentes pays européens. On peut penser à Couperin, Händel ou même Marais à certains endroits. Bien que le livret soit en italien, la structure et l’écriture orchestrale sont profondément influencées par le style français : dans la partition on peut lire « ouverture », « ritournelles », ou encore « entrées ». Mais au-delà de ces influences, c’est surtout la personnalité propre de la compositrice qui s’impose. » La mise en scène de Netia Jones promet une lecture passionnante de l’œuvre, portée par une équipe artistique de haut vol. De leur côté, les avis sont unanimes : « Les chanteurs eux-mêmes me disent n’avoir jamais chanté des duos aussi sensuels. Cela confirme que cette œuvre n’est pas seulement intéressante historiquement, mais qu’elle possède une puissance émotionnelle actuelle. Je suis persuadé qu’elle va marquer le public. » Rendez-vous à Bastille pour en faire l’expérience !
Elise Guignard - publié le 04/05/26