Dossiers - Contemporain

Henri Dutilleux Dans l’Histoire

Henri Dutilleux
Né en 1916 et mort en 2013, Henri Dutilleux était l’un des compositeurs les plus joués de son vivant dans le monde. Prix de Rome en 1938, il recevra à partir des années 60 de prestigieuses commandes d’orchestres américains et allemands.
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Prévu de longue date, le domaine privé consacré à Henri Dutilleux à la Cité de la musique prendra nécessairement une couleur particulière du fait de la disparition du compositeur il y a un an. C’est oublier cependant à quel point son corpus était déjà classique de son vivant et combien les jeunes interprètes se sont déjà emparés de ses œuvres visionnaires.

Pour ceux qui fréquentaient les salles de concert de Paris, les dernières années d’Henri Dutilleux ne furent qu’un long adieu. Le compositeur, autrefois si assidu, ne paraissait plus qu’exceptionnellement aux soirées qui lui étaient régulièrement consacrées. En avril 2011, un concert-hommage du bassoniste Pascal Gallois à l’Hôtel de Lauzun (près de son domicile de l’Île Saint-Louis) s’était ainsi transformé en cérémonie presque funèbre, où le maître, en fauteuil roulant, disait son amour et son adieu à la vie, auprès d’un public de fidèles bouleversés. Nul n’ignorait alors à quel point la disparition de sa femme, la pianiste Geneviève Joy, venait de l’ébranler. Et pourtant, les deux dernières années de sa vie, les honneurs s’étaient accumulés, comme jamais auparavant dans sa carrière. Le New York Philharmonic lui décernait son premier Marie-Josée Kravis Prize for New Music, le London Symphony Orchestra en faisait le compositeur vedette de sa saison, et l’on se prenait à espérer que le compositeur retrouve, à la manière d’un Elliott Carter, une seconde vigueur à passés 100 ans. Hélas, trois fois hélas, Henri Dutilleux nous a quittés le 22 mai dernier mais son oeuvre, d’ores et déjà, demeure. Compositeur hors système et camarade bienveillant, il aura de tout temps influencé des compositeurs rebelles. Gérard Grisey, le fondateur de la musique spectrale, admirait en lui l’homme libre. Esa-Pekka Salonen évoquait de son côté la tristesse insondable de son oeuvre, en dépit de sa facture instrumentale très ouvragée. C’est pour cela que les compositeurs qui se réclament de son art de l’orchestration à la française n’ont pas tout à fait digéré la leçon de Dutilleux. Pour l’auteur de Le Temps l’horloge (2009), il n’est pas de retour à la tradition possible ou souhaitable : un compositeur doit nécessairement se confronter aux tumultes contradictoires du présent, et notamment son avant-garde.

 

À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, Dutilleux a violemment cherché son style. Ce travail prospectif est frappant lorsqu’on compare l’écart qui sépare la Symphonie n° 1 de 1951 (encore redevable des tourments d’un Honegger) à la Symphonie n° 2 créée presque dix ans plus tard. Ce travail de quintessence aboutit logiquement aux Métaboles (1965) d’une perfection d’écriture presque inégalable. OEuvre de maturité, elles rugissent d’une liberté retrouvée. Mais plus encore, elles portent un coup de griffe rageur à toute la production antérieure du compositeur. À partir des années 1980, la production de Dutilleux fléchit quelque peu. Des chefs-d’oeuvre naissent bien sûr : le concerto pour violon L’Arbre des songes (1985), et surtout Le Mystère de l’instant (1989) plus tard mais l’hédonisme sonore cède bientôt le pas sur la nécessité. Les instrumentations précieuses fleurissent (cymbalum pour Le Mystère, accordéon pour les Correspondances), un sentiment de redite guette associé à l’apparition d’oeuvres de pures circonstances tandis que The Shadows of Time , sa grande odyssée mémorielle des années 1990, revient sur un passé mal digéré. Dans le troisième mouvement, dédié à la mémoire de tous les enfants innocents, Dutilleux affronte sans fard les ombres de la Seconde Guerre mondiale. Mais de son aveu même, l’épisode final Dominante bleue ? indique une vision résignée, presque éteinte, de l’existence. La courte pièce orchestrale Muss es sein ? – rareté du cycle de la Cité – témoigne de la même interrogation quant à l’acte même de composer.

Dutilleux opère à la fin de sa vie un retour vers les années 1970

On a beaucoup glosé sur le fait que les deux dernières oeuvres de Dutilleux soient écrites pour la voix. Amour de la voix féminine, tentation de l’opéra bien sûr. Ce qu’on a moins remarqué, c’est le retour opéré par le compositeur à la fin de sa vie vers ses propres années 1970. Dans Correspondances , il y évoque Rostropovitch (le dédicataire de Tout un monde lointain ), et on retrouve dans l’ardente Lettre à Théo finale une citation littérale de Timbres, espaces et mouvement , sa pièce orchestrale de 1977.

 

Nul doute que le compositeur y puisait ses forces. De même, Le Temps l’horloge (2008) s’affirme comme un lointain écho de son concerto pour violoncelle de 1970, dans la mélodie finale inspirée par Baudelaire. Avant de mourir, Dutilleux projetait un second quatuor qui aurait donné suite à celui de 1976, Ainsi la nuit . Il y voyait sans doute un aboutissement logique de sa trajectoire.

 

On a souvent dit que Dutilleux s’inscrivait dans la tradition de la musique française. Mais tout autant qu’à un espace géographique, on peut donc le rattacher à un espace temporel : celui des années 1970. Il n’est finalement pas un compositeur de la tradition ravélienne, ni un compositeur anti-sériel. Tout Dutilleux est dans ces oeuvres d’après mai 68 : le concerto pour violoncelle, le quatuor Ainsi la nuit ou la nébuleuse de Timbres, espace, mouvement . L’homme d’une époque qui allie la rigueur de l’écriture et l’infini du cosmos. En se libérant du carcan académique puis du carcan moderniste, le compositeur conquiert une liberté littéralement inouïe. Celle d’une époque où tout était possible. Ce Dutilleux-là est déjà dans l’Histoire.

 

Laurent Vilarem