Dossiers - Contemporain

Michaël Levinas Le Petit Prince

Michaël Levinas
La metteur en scène Lilo Baur s'est inspiré des dessins originaux de Saint-Exupéry. La soprano Jeanne Crousaud est le Petit Prince.
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Pour la première fois, un compositeur contemporain met en musique l'univers féérique du conte de Saint-Exupéry. Unanimement acclamé à sa création à Lausanne, « Le Petit Prince » de Michaël Levinas nous arrive enfin au Théâtre du Châtelet.

 

« Le texte et les images du Petit Prince m'ont dicté un climat musical magique ! » Michaël Levinas est très enthousiaste du travail qu'il a effectué sur le conte de Saint-Exupéry : « Je connaissais bien sûr le conte car j'avais entendu le disque de Gérard Philipe dans mon enfance mais la rencontre pour Le Petit Prince s'est véritablement faite durant la composition de l'opéra. Le Petit Prince m'a révélé des dimensions proprement bouleversantes. Je ne m'attendais pas à y découvrir une telle richesse philosophique, non pas que je prenne Saint-Exupéry pour un auteur mineur mais un compositeur du début du xxie siècle ne se dirige pas spontanément vers lui. Pourtant, mon père, le philosophe Emmanuel Levinas, m'incitait à lire dans ma jeunesse Vol de Nuit et j'ai même découvert un texte où il commente le mystère de la boîte dans laquelle est contenu le Mouton, qui nous dit que l'essentiel est invisible ».

le message politique du Petit Prince

Publié en 1943 à New York en pleine guerre, Le Petit Prince est un cas unique dans l'histoire de la littérature : « Le Petit Prince offre un message extraordinaire à l'humanité toute entière. Il propose une critique de tous les totalitarismes. C'est la leçon essentielle du Petit Prince qui ne confond pas les débuts de la rose et du baobab alors que leurs herbes se ressemblent. Il en est une qu'il faut arracher tout de suite (le baobab), et l'autre qu'il faut laisser pousser. Saint-Exupéry offre aussi une leçon d'ordre économique, avec la scène du banquier qui compte les étoiles pour les mettre à la banque. Il existe enfin toute une réflexion sur la construction du lien avec l'autre. La scène de l'apprivoisement du renard interroge, par exemple, les fondements même de l'humain. Chaque jour, le Petit Prince s'approche à heures fixes du Renard comme un rite. Saint-Exupéry ne dit pas si ce lien est religieux ou non, mais il l'envisage comme la condition sine qua non du lien humain ». Un tel mythe n'est, bien sûr, pas allé sans poser problème pour le compositeur : « C'est une expérience unique que d'écrire un opéra pour un compositeur, d'après un ouvrage que tout le monde connaît ! C'est un texte qui appartient à l'humanité entière et retrouver toute la poésie du livre dans le temps de l'opéra n'a pas été une mince affaire ».

Concrètement, comment s'y prendre ? D'abord le passage indispensable de l'imparfait au présent, afin de rompre avec une narration de type « il était une fois », et retrouver la structure interne du récit qui mélange l'émouvante tradition des contes pour enfants qui n'en sont pas tout à fait (Perrault, Andersen ainsi que Colette) et le surréalisme (Breton est une influence majeure de Saint-Exupéry). La première scène où le Petit Prince demande à l'aviateur de lui dessiner un mouton nécessita, par exemple, plusieurs semaines de travail au compositeur. Mais ensuite, comment traduire les vastes enjeux poétiques, narratifs et philosophiques d'une œuvre faussement simple ? « Il fallait que les scènes s'enchaînent comme on tourne les pages d'un livre d'or ou un grimoire magique. C'est ainsi que les voyages du Petit Prince sont évoqués avec des scènes très mobiles qui s'enchaînent rapidement les unes aux autres, un peu comme dans L'Enfant et les sortilèges de Ravel ».

un opéra pour les petits et les grands

Vocalement, quelle voix pour le Petit Prince ? Levinas replace l'enfant dans le strict contexte de son époque : « La langue de Saint-Exupéry est la langue parlée des années 30 et 40, avec la consonne qui explose, la désinence, et des intonations très précises. Le Petit Prince parle comme un enfant français de cette époque. Je me suis bien sûr inspiré de modèles musicaux français. J'ai pensé à Yniold de Pelléas mais aussi au Pie Jesu du Requiem de Fauré. L'enfant français dans la tradition musicale, c'est une voix qui ne vibre pas, ne ment pas et qui n'est jamais travesti ». Autre inspiration de la musique : les gracieux Singspiel de Mozart empreints de la mémoire des comptines et des rondes enfantines. Quant à la partie instrumentale, le compositeur avoue avoir retrouvé le chemin de Ravel : « L'orchestre du Petit Prince n'est pas un orchestre technologique, c'est même l'une des pièces les plus instrumentales.

À titre de plaisanterie, on pourrait dire que j'instrumentalise la technologie musicale ! La texture interne de Ravel, je ne le nie pas, a été déterminante dans la manière de traiter l'orchestre. Ravel a une spécificité, qu'on ne trouve pas chez Debussy, notamment dans les glissements et les essoufflements de timbres. Toute l'orchestration du Petit Prince se base sur deux claviers, qui accompagnent harmoniquement et portent les chanteurs. Messiaen m'est également apparu au cours de la composition, notamment la scène de L'Ange musicien de Saint François d'Assise. C'est étrange, je m'aperçois que Le Petit Prince m'a permis de retrouver, non seulement mon père, mais aussi celui qui fut mon professeur au Conservatoire ». Ou quand, en écrivant un opéra pour les enfants, Levinas a retrouvé le chemin de ses pères. Le tout donne un superbe opéra pour les petits et les grands.

Laurent Vilarem