Dossiers Musicologiques - Romantique

Moussorgski Chants et danses de la mort

Moussorgski
Compositeur emblématique du xixe siècle russe, Modeste Moussorgski a participé à la création du « Groupe des Cinq ».
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Dans ses Chants et danses de la mort, Moussorgski atteint des sommets d'intensité dramatique avec un langage musical novateur. Il brosse quatre tableaux bouleversants des pauvres humains impuissants devant la mort compatissante, séductrice ou sarcastique qui les prend sous son aile et les conduit avec le sourire vers leur inexorable destin.

Les mélodies occupent, à côté des opéras, une place primordiale dans l'œuvre musicale de Moussorgski. Il en a composées depuis sa jeunesse, à la fin des années 1850, jusqu'à la fin de sa vie. La mélodie est un mode d'expression privilégié du musicien qui y reflète des images, des émotions ou des moments vécus.

Au sein de cette riche production de plus de 60 mélodies, on trouve trois grands cycles : les Enfantines (1868-1872), Sans soleil (1874) et Chants et danses de la mort (1875-77).

Les deux derniers sont écrits sur des poèmes du comte Arsène Glenishev-Koutousov (1848-1913), avec lequel Moussorgski s'est lié d'amitié : « Chez lui, éclate une sincérité d'émotion spontanée, on sent comme un souffle raffraichissant d'une matinée de printemps. En même temps, il dispose d'une technique incomparable, innée chez lui. Ce sont ses idées, ses aspirations conformes à sa nature artistique qu'il forge pour les mettre en vers ».

La période où Moussorgski compose ces deux cycles est critique dans sa vie. Au début de 1874, la première représentation publique de Boris Godounov a enfin eu lieu au Théâtre Marie. L'opéra rencontre un grand succès public, mais la critique ne l'épargne pas. L'ouvrage sera repris mais amputé, puis disparaîtra de l'affiche deux ans après, peut-être pour des raisons politiques. Affecté, le compositeur prend la fâcheuse habitude de « s'encognaquer », ce qui va contribuer peu à peu à détruire sa santé et amoindrir sa capacité de travail. Il ne parviendra pas à achever son second grand opéra, la Khovanshchina. Pourtant ses facultés créatrices semblent intactes, comme il le démontre dans la suite pour piano Tableaux d'une exposition et dans ces deux cycles de mélodies où il donne le meilleur de lui-même.

La mort, compagne de tous les jours

Les Chants et danses de la mort rassemblent quatre morceaux dont les trois premiers – Berceuse, Sérénade et Trepak – ont été composés en 1875 et le quatrième, le Chef d'armée, en 1877. Dans cette œuvre saisissante, Moussorgski atteint une puissance dramatique inouïe. Il dépeint des tableaux vivants dans lesquels la Mort est le personnage principal, qui tour à tour soulage l'enfant malade, séduit la femme mourante, ensevelit l'ivrogne égaré et triomphe sur le champ de bataille. Tableaux d'une criante vérité : pour le peuple russe au xixe siècle, la mort est une compagne de tous les jours. La musique poignante est en totale adéquation avec les vers du poète. Dans la version originale de l'œuvre avec piano, la partie instrumentale n'est pas un simple accompagnement du chant, elle est en véritable symbiose avec lui. Le langage musical, où chant et instrument sont étroitement imbriqués et où le récitatif mélodique suit les inflexions de la parole, est profondément novateur pour l'époque.

L'introduction sombre de « Berceuse » montre une mère qui a veillé toute la nuit sur son enfant malade. Au petit jour, la Mort frappe à sa porte et lui dit qu'elle vient pour la soulager et calmer son enfant. S'engage alors un dialogue saisissant : à l'agitation angoissée de la mère, qui implore en vain la visiteuse d'épargner son enfant, répond le calme serein de la Mort. La berceuse lente et lugubre, qui revient à quatre reprises, se termine à chaque fois sur les mots de la comptine « dodo, l'enfant do ». La conclusion est inexorable : « vois donc, mon chant tranquille l'a endormi ».

Dans « Sérénade », la Mort vient chanter sous la fenêtre d'une jeune femme malade. C'est à une véritable scène de séduction que l'on assiste. Dans une exaltation croissante, sur un rythme ternaire obsédant, la Mort complimente la mourante sur sa beauté et lui déclare sa flamme : « tu m'as séduite ». La scène s'achève dans l'extase de l'irrésistible étreinte et la Mort proclame fièrement dans le saut d'octave final : « tu es à moi ».

L'introduction lente de « Trepak » évoque l'immensité de la plaine russe. Un pauvre homme s'est égaré dans une tempête de neige après avoir trop bu. La Mort vient le saisir et l'entraîne dans une danse, le trepak. Elle l'invite à se coucher pour dormir et commande aux éléments de le recouvrir d'un suaire blanc. Tandis que la tempête l'ensevelit, elle fait rêver l'homme assoupi au retour de l'été et du soleil.

Le début violent de la quatrième pièce dépeint l'horreur du champ de bataille. La nuit apporte un calme sinistre : « les plaintes montent jusqu'au ciel. » La Mort apparaît sur son destrier, sous l'apparence du chef des armées. C'est elle la seule triomphatrice du combat. Elle exhorte ses troupes rassemblées à défiler devant elle avant de déposer leurs os dans la terre : « il est si doux de se reposer de la vie sous la terre ». Au long des siècles, la Mort dansera sur cette terre qui durcira, les ensevelissant à jamais et les plongeant dans l'oubli.

Nul doute que pour l'incroyant Moussorgski, la mort est un anéantissement total, irrémédiable. En composant ces quatre chants, peut-être a-t-il voulu exorciser l'angoisse du mortel devant cette terrible fatalité. Il a cherché, en quelque sorte, à apprivoiser la Camarde qui viendra le cueillir en 1881, à seulement 42 ans.

 

Pierre Verdier