Dossiers Musicologiques - Romantique

Offenbach La Vie parisienne

Offenbach
Outre sa carrière de compositeur, Jacques Offenbach fut aussi violoncelliste.
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Trônant parmi les opérettes les plus célèbres, La Vie Parisienne brille de tout le génie d’Offenbach, célébrant le plaisir et la modernité. Le Palazzetto Bru Zane nous en fait découvrir une nouvelle version, proche de ce qu’avait initialement imaginé le compositeur, avant les nombreuses modifications qui précédèrent la création.

Avec un amour de la parodie, une dose de malice et une bonne humeur contagieuse, Jacques Offenbach marqua l’histoire de la musique en donnant naissance à un nouveau genre musical. Père de l’opérette avec Hervé (dont on oublie souvent le rôle primordial), il emmena les compositions lyriques sur un nouveau terrain de jeu, fait de caricature, de bouffonneries, de provocation mais aussi de tendresse et de fantaisie. Il fut parfois dédaigné par certains musiciens et musicologues voyant en lui un amuseur à la musique peu « sérieuse » ne pouvant égaler des contemporains comme Wagner, mais fut pourtant très estimé, voire pris pour modèle, par des compositeurs comme Emmanuel Chabrier ou Richard Strauss.

Fin observateur des mœurs de son temps, Offenbach se délectait des petits (ou grands !) travers de la société et des gens dont il aimait se moquer aussi bien que de tous les codes du « grand opéra ». Il tourna en dérision les institutions, l’armée, le clergé, l’empereur, la mythologie grecque… Dans son théâtre des Bouffes-Parisiens, qu’il ouvrit en 1855 après avoir dirigé plusieurs autres structures (comme la Comédie-Française), il donna ses lettres de noblesse à ce qu’il intitula l’« opéra bouffe », inspiré de l’opera buffa italien. Il voyait dans ce genre l’occasion de donner aux ouvrages légers plus d’ambition en termes de richesse musicale et de satire (satire n’ayant pour autant rien de noir ou de virulent, contrairement à ce que proposeraient certains auteurs comme Zola deux décennies plus tard, Offenbach affectionnant bien plus les facétieuses railleries que les dénonciations acerbes). Il chercha par ce biais la reconnaissance de ses pairs, souhaitant être mis sur un pied d’égalité avec les compositeurs du « grand répertoire », tout en restant fidèle à sa passion de la musique de divertissement qui avait été au centre de son métier à ses débuts. Ayant à cœur de créer du grand spectacle, Jacques Offenbach pouvait dépenser beaucoup en costumes luxueux et effets spéciaux incroyables, assurant de véritables « shows » au public parisien.

Paris en fête

Après Orphée aux Enfers qui fut son premier opéra-bouffe en 1858, et La Belle Hélène qui fut le second en 1864, La Vie parisienne fut créé en 1866, au Théâtre du Palais-Royal. Le directeur Francis de Plunket espérait attirer les touristes internationaux qui allaient arriver en masse pour l’Exposition Universelle de 1867. L'œuvre fut un triomphe, le public acclamant particulièrement Zulma Bouffar dans le rôle de Gabrielle. La partition serait donnée tout au long de la saison, atteignant sa 200e représentation le 19 mai 1867.

Offenbach élabora son nouvel opéra-bouffe sur un livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy. Les librettistes reprirent et adaptèrent leur comédie-vaudeville Le Photographe (elle-même créée au Palais Royal en 1864), où figuraient déjà Métella et Raoul de Gardefeu, ainsi qu’une Baronne de Gourdakirsch qui deviendrait la Baronne de Gondremarck. Peinture haute en couleur de la société à la fin de l’Empire et à la veille de la guerre de 1870, le livret brille par son humour piquant, son burlesque, ses multiples travestissements… Le rythme de la partition est celui de la poursuite incessante et débridée du plaisir. Une galerie de personnages savoureux défile tout au long de l’ouvrage, mêlant toutes les classes sociales et les réunissant dans ce même but commun de profiter jusqu’à épuisement de la « vie parisienne ». Portraitiste hors pair, Offenbach jubile à souligner leurs traits grotesques.

La Capitale est illustrée comme une grande et folle fête, un joyeux chaos où chacun trouve sa place, des domestiques aux aristocrates en passant par les artisans (avec les figures inoubliables de la Gantière et du Bottier). Toutes les origines s’y rencontrent, sociales comme culturelles (la baronne suédoise, le brésilien…). Ce Paris libertin parcouru par tous ces personnages impayables n’est jamais présenté sous une autre facette plus sombre ou plus réaliste. Offenbach célèbre une ville qu’il aime et qu’il connait bien, car il organisait lui-même des fêtes qui pouvaient durer toute la nuit, où l’on pouvait croiser toutes sortes de personnalités et de compositeurs éméchés et parfois déguisés. Après la défaite de la guerre franco-allemande, le compositeur serait d’ailleurs accusé d’avoir encouragé l’immoralité et la frivolité de la société (surtout pour La Grande-Duchesse de Gérolstein), se voyant même refuser le grade d'officier de la Légion d'honneur.

Le Paris d’Offenbach est aussi celui de la modernité, prônée par des écrivains comme Baudelaire, où la ville devient objet d’art, où l’on met à l’honneur les rues, les gares (l’intrigue de La Vie parisienne commence d’ailleurs à la Gare Saint-Lazare, où l’on entend le chœur des employés de la compagnie de chemin de fer), les hôtels…

Le livret de La Vie parisienne se distingue aussi par la langue avec laquelle il joue. C’est un langage évoquant le parler parisien, s’amusant de ses propres sonorités avec les onomatopées (avec entre autres le célèbre passage imitant la démarche des parisiennes : « Sa robe fait frou frou frou frou, / Ses petits pieds font toc toc toc. ») et se laissant parfois aller à des familiarités ou des fantaisies.

Une partition pour comédiens

La partition regorge de « tubes » qui devinrent populaires dès la création de l’œuvre, comme les couplets du Brésilien, le passage « Tout tourne », l’air de la gantière… Parmi les pages emblématiques de l’œuvre, impossible de ne pas mentionner aussi le cancan, danse de la provocation par excellence apparue au début du xixe siècle, et dont le « french cancan » n’est qu’une version dérivée et assagie. Bien que pensée pour des comédiens-chanteurs aux moyens vocaux limités, la musique brille de tout le génie d’Offenbach. Son passé de directeur de scènes secondaires lui avait permis d’acquérir beaucoup d’expérience, et d’apprendre à profiter au mieux des possibilités qu’on lui octroyait au niveau de l’orchestre et des chanteurs, même les plus modestes. Si beaucoup des chefs-d’œuvre d’Offenbach réservent des passages pyrotechniques, souvent écrits pour une soprano colorature (l’ariette de Fantasia dans Le Voyage dans la lune par exemple, ou, plus célèbre, l’air d’Olympia dans Les Contes d’Hoffmann), la Vie parisienne reste relativement sage dans ce qu’elle demande aux chanteurs, malgré quelques pirouettes dans certaines lignes de Gabrielle. Le compositeur trouve tout l’éclat nécessaire dans la variété de rythmes et dans la caractérisation de chaque personnage par une écriture vocale spécifique.

Mais il faut se rappeler que la version que nous connaissons de l’œuvre connut de nombreux remaniement et n’est pas la version originelle composée par Offenbach. En effet, face aux difficultés qu’avaient les chanteurs de la troupe du Palais Royal à interpréter la partition lors des premières répétitions du spectacle en 1866 (Halévy allant jusqu’à déclarer que ces répétitions le rendaient « à peu près fou »), Offenbach dut procéder à un gros travail de réécriture. Réadaptant de longues parties en les simplifiant, coupant des passages entiers, il métamorphosa la musique initiale en un temps très court.

Une version inédite

La partition originelle n’était en fait pas si indulgente vocalement parlant, comme on a la chance de le découvrir grâce au fantastique travail du Palazzetto Bru Zane qui l’a reconstruite au plus près de ce qu’elle était. On y découvre le livret d’avant-censure et sa première mise en musique, avec notamment le quatrième et le cinquième actes souvent réduits ou éludés et qu’Offenbach lui-même réécrivit de nombreuses fois. Certains passages composés mais ne figurant pas dans le livret de censure ont aussi été ajoutés, ce qui nous permettra par exemple d’entendre pour la première fois l’air d’Urbain « C’est ainsi, moi, que je voudrais mourir ». Les pages inédites ou rares (qui constituent plus de 10 numéros de la partition, avec entre autres le Triolet de Gardefeu, le quintette « Ah qu’il est bien », le trio des ronflements, le fabliau de la Baronne, le Rondeau de Métella « Vous êtes ici... parlons bas... »…) et les airs célèbres dans leur version d’origine nous donnent une version complètement transfigurée de l’opéra-bouffe, plus complète et plus exigeante dans les parties vocales, telle que l’avait probablement imaginée Offenbach avant la collaboration avec la troupe du Palais Royal. C’est en réunissant de nombreuses et précieuses sources, en grande partie inutilisées jusqu’à aujourd’hui, que l’équipe du Palazzetto Bru Zane a pu lui donner naissance. Elle a travaillé pendant deux ans à partir du matériel d’orchestre de la création de l’œuvre, de la partie de violon conducteur des actes I à IV, des manuscrits retrouvés dans le fonds du théâtre du Palais-Royal, et surtout de la partition autographe d’Offenbach qui contient 160 pages de musique modifiées ou supprimées avant la création de l’œuvre. Dans la brillante mise en scène de Christian Lacroix, qui signe les décors et les costumes, cette Vie Parisienne retrouve une toute nouvelle jeunesse.

Élise Guignard

Repères

  • 1819

    naissance à Cologne
  • 1833

    entre au Conservatoire de Paris
  • 1847

    directeur musical de la Comédie-Française
  • 1855

    crée le théâtre des Bouffes-Parisiens
  • 1855

    Orphée aux Enfers
  • 1864

    La Belle-Hélène
  • 1866

    La Vie parisienne
  • 1867

    La Grande-duchesse de Gérolstein
  • 1880

    mort à Paris
  • 1881

    Les Contes d’Hoffmann (création posthume)