Anna Vinnitskaïa Pianiste de l’intuition
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Il semble encore que c’était hier : en 2007, le prestigieux Concours Reine Elisabeth de Belgique révélait l’art d’Anna Vinnitskaïa. Technique de fer, certes, mais aussi sensibilité poétique au diapason d’une artiste pudique qui, à un peu plus de 40 ans, est déjà devenue une grande dame du piano.
Le programme de son récital sous l’égide de Piano**** témoigne d’une personnalité affirmée dans ses amours en musique, avec Ravel (Sonatine, Pavane pour une infante défunte, Jeux d’eau), Scriabine (Sonate n° 3), Brahms (Trois Intermezzi op. 117) et Rachmaninov (Variations sur un thème de Corelli) : « Ces quatre compositeurs que je joue dans mon récital sont chers à mon cœur. Je joue leurs œuvres depuis longtemps et ils figurent parmi mes préférés. En fait, les véritables liens sont à chercher entre les partitions de chacune des deux parties de mon récital : entre celles de Ravel et Scriabine en première partie, et entre les œuvres de Brahms et Rachmaninov dans la deuxième partie. Ravel et Scriabine vont très bien ensemble parce que tous les deux jouent avec les couleurs d’une façon très spéciale. Ensuite, aussi bien les Intermezzi de Brahms que les Variations Corelli de Rachmaninov constituent les pages les plus sombres de toute leur production. »
Compagnon de route de toujours, Maurice Ravel a d’emblée imposé aussi la sonorité d’Anna Vinnitskaïa que son expressivité faite de sensibilité sans affèterie. Nulle sécheresse cependant dans son interprétation du maître français mais plutôt une beauté toute de retenue, une tendresse qui infuse chaque note (il suffit de regarder le visage de notre pianiste quand elle aborde Ravel) : « J’ai déjà joué par le passé toutes les pièces de Ravel figurant dans mon récital. Et ne me demandez pas laquelle est ma préférée, c’est comme répondre à une question du type « lequel de vos enfants aimez-vous le plus » ! Je chéris toutes ces pièces. Mais je me souviens parfaitement du moment où j’ai commencé à jouer la Pavane pour une infante défunte : j’ai ressenti le désir de montrer à tout le monde combien elle était belle ! J’étais encore étudiante à ce moment, et cette musique m’a tout simplement semblé être la plus belle au monde. J’aime la fragilité de cette musique. Ravel est probablement toujours resté un enfant dans son cœur et, de ce fait, sa musique possède une dimension très enfantine et naïve dans le sens noble, elle sonne très naturelle – d’un autre côté, il a trouvé des harmonies incroyablement belles ! »
Scriabine, compositeur de l’intuitif
Par le biais de Ravel, c’est tout le répertoire français qui trouve en elle des échos superbes. Ce qui la touche en premier lieu : « L'aspect visuel, qui fait que je vois immédiatement des images quand j’écoute la musique impressionniste, sans même avoir besoin de beaucoup réfléchir à la question. C’est une aide inestimable que ces pièces portent un titre décrivant leur contenu. La musique française me fait penser à un soufflé : elle a quelque chose d’aérien, de léger et de beau. Quand j’ai visité le Musée Claude Monet à Paris, j’entendais dans ma tête des pièces de Debussy et Ravel quand je regardais les tableaux. Durant cette époque, compositeurs et artistes visuels s’influençaient beaucoup les uns les autres. »
Cette puissance narrative comme picturale trouve à s’employer à bon escient dans le génie singulier de Scriabine : « Pour moi, il n’est pas un compositeur typiquement russe et sa musique contient beaucoup d’influences françaises. Il n’est pas vraiment possible de le comparer à qui que ce soit. Il a trouvé son style propre, qui n’appartient ni au romantisme ni à l’impressionnisme. Je crois qu’il y a deux compositeurs dans la littérature pour piano que l’on comprend soit immédiatement soit jamais : Chopin et Scriabine. Cela n’a rien à voir avec le fait que vous soyez un bon ou mauvais musicien. Si l’on ne les comprend pas tout de suite, alors il ne faut pas jouer leur musique. Ils ont des éléments agogiques et des rubatos qui ne sont qu’à eux et si on ne les saisit pas de manière intuitive, il n’existe aucun moyen de les apprendre. On peut apprendre à jouer Bach, Schumann et d’autres, mais pas ces deux-là. C’est ma conviction profonde, qui s’appuie sur ma propre expérience de concertiste et de professeure. »
Un choc renouvelé
C’est que depuis 2009, Anna Vinnitskaïa est professeure à la Hochschule für Musik de Hambourg, juste retour des choses s’agissant d’une institution où elle reçut l’enseignement inestimable d’Evgeni Koroliov. Les maîtres germaniques n’ont jamais quitté son répertoire, notamment Johannes Brahms, qu’elle présente à l’Avenue Montaigne dans son versant quelque peu pessimiste : « Les pièces de jeunesse de Brahms – par exemple, les sonates – sont plus dessinées et permettent de raconter une histoire sur une durée plus longue. Dans ces Intermezzi, pièces très tardives, qui sont courtes, tout est pure essence. On n’a pas beaucoup de temps alors qu’il y a beaucoup de sens dans cette musique, et c’est ce qui la rend si difficile. »
Il va sans dire qu’elle s’est imposée comme une référence des génies russes, en particulier dans Rachmaninov où sa puissance sonore et une agilité impeccable se conjuguent avec une souplesse qui écarte toute dureté dans le toucher : « Je pense faire partie des chanceux qui comprennent Scriabine. Mais je sais également ce que cela signifie de devoir chercher quelque chose dans d’autres musiques et, après une longue lutte, soit de devoir abandonner soit de parvenir enfin au but. J’ai grandi avec la musique de Rachmaninov, c’est dans mon sang, c’est une partie de mon corps, si vous voulez. Mais le style de Rachmaninov change quand il émigre vers l’Amérique. Il y a quelque chose de ténébreux et démoniaque, par exemple, dans ses Danses symphoniques, de même que dans son Concerto pour piano n° 4 et les Variations Corelli. Ce style est très inhabituel pour lui. Je couple cette œuvre avec les Intermezzi parce que ces derniers sont parcourus par un même sentiment sombre et désespéré, même s’il y a parfois une lueur d’espoir. Les Variations Corelli, dans leur fin, me donnent immanquablement la chair de poule. Normalement, ce genre de pièces – même celles de Rachmaninov – s’achèvent toujours de façon très sonore et triomphante, dans la plus grande gloire, mais ici, tout se termine dans la mort. C’est pour moi un choc toujours renouvelé. »
Comme est renouvelé, à chaque concert d'Anna Vinnitskaïa, l'émerveillement des auditeurs face à son inventivité sans cesse en mouvement.
Yutha Tep - publié le 02/03/26