Dossiers - XXe siècle

Britten War Requiem

Britten
Figure notoire de la musique anglaise du XXe siècle, Benjamin Britten a surtout écrit de la musique vocale et de théâtre.
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Commandé pour l’inauguration de la nouvelle cathédrale de Coventry en 1962, construite pour remplacer celle détruite en 1940, le War Requiem est une œuvre austère et hiératique qui garde toute son actualité de mise en garde contre la barbarie guerrière.

Pour l’historien Dominique Venner, la tuerie fratricide qui marqua la première moitié du xxe siècle, (la guerre de 1939-1945 n’étant en réalité que le prolongement de celle de 1914) amorça un déclin et une ruine du continent européen qui se sont irrémédiablement poursuivis jusqu’à aujourd’hui (cf. Le Siècle de 1914). Elle a notamment privé la littérature, la musique et les arts plastiques d’innombrables jeunes talents tombés au champ d’honneur. Déjà, en 1916, Frederick Delius dédiait son admirable Requiem païen à la mémoire des jeunes artistes morts à la guerre. Le cauchemar vécu par les soldats trouve alors des échos dans nombre de partitions « de guerre » (Frank Bridge : Oration et Sonate pour piano, Florent Schmitt : J’entends dans le lointain…, Charles Koechlin : Quintette pour piano et cordes, …). Le War Requiem de Britten (1962) est un surgeon tardif de cette lugubre lignée. Il résulte d’une commande pour l’inauguration de la nouvelle cathédrale de Coventry, en 1962, construite pour remplacer celle que les bombes de la Luftwaffe avaient détruite en novembre 1940. Ce fut l’occasion de la rencontre entre le talent de Britten et celui du jeune poète Wilfred Owen, sacrifié à 25 ans, huit jours avant l’armistice de 1918.

Les poèmes de guerre d’Owen rejetaient les conventions patriotiques alors exacerbées pour s’attaquer au bien-fondé du prétendu devoir exigé des hommes et aux horreurs qui en résultent. Relevant la contradiction entre le Christianisme originel et la guerre, Owen entrevoyait la rédemption dans une réconciliation des adversaires dans l’au-delà. Tel est le sens d’un de ses poèmes, Strange Meeting, mettant en présence un soldat anglais et un soldat allemand : « Mon ami, je suis l’ennemi que tu as tué. ».

Des poèmes de guerre d’Owen…

Intellectuel pacifiste et antimilitariste, Britten était particulièrement réceptif à Owen qu’il considérait comme « de loin notre plus grand poète de guerre et l’un des poètes les plus originaux du siècle. ». Son trait de génie fut de ne pas s’en tenir aux textes d’Owen (qui donnaient en eux-mêmes matière à musique par leur noblesse de sentiment et une certaine monumentalité hiératique). Conscient de la complémentarité entre le texte sacré de la Messe des Morts et les poèmes d’Owen, il perçut toutes les possibilités ouvertes par leur combinaison dans un contexte sonore. La musique ferait ressortir l’affinité des deux textes. La Huitième Symphonie de Mahler fournissait déjà l’exemple d’une telle fusion, en incorporant le vieil hymne latin « Veni creator spiritus » aux scènes finales du Faust de Goethe. L’articulation entre le texte sacré et le poème profane met en jeu trois niveaux sonores. Au premier plan, les deux soldats (ténor et baryton) et l’orchestre de chambre sont les protagonistes du commentaire musical du texte d’Owen. Un chagrin extrême et la pitié de l’homme pour son prochain sont les sentiments dominants de ces visions parvenues du fond de l’abîme. Au second plan, la Messe proprement dite : soprano solo, grand chœur et grand orchestre. Ici s’incarne l’expression liturgique et rituelle de la lamentation et du vœu de délivrance. Au-delà, enfin, un chœur de garçons et l’orgue, planant, désincarné, entre ciel et terre, symbole de lumière et d’innocence à mille lieux du champ de bataille. La tension dramatique résulte de l’évolution contrastée de ces trois strates sonores et de leurs contradictions. Leur conjonction vers la lumière, à la fin, procède d’une progression inéluctable vers la paix intérieure et la réconciliation. Encore la rumeur finale des cloches incorpore-t-elle l’intervalle de triton, symbole d’incertitude et d’inquiétude.

… à un lugubre cénotaphe sonore

Cet intervalle qui partage l’octave en deux parties égales engendre une impression d’instabilité et d’incertitude. Sous forme mélodique ou harmonique, il confère au War Requiem une large part du sentiment d’accablement et les visions d’aubes mornes et blafardes qui en émanent. Comme le reste de la musique chorale de Britten, enfin, l’œuvre doit beaucoup à Gustav Holst et se situe en droite ligne de l’Hymn of Jesus ou de l’Ode to Death de ce dernier. Britten avait en effet été dans la classe de Holst au Royal College of Music. 

Le War Requiem est structuré autour des six grandes sections habituelles de la Messe des Morts, émaillées des emprunts à la poésie de Wilfred Owen. L’atmosphère prédominante est lourde et pesante ; sans doute les échos de marches militaires lugubres qui retentissent ici et là doivent-elles quelque chose à Mahler ou à Berg… Les fumées fuligineuses saturant de leur grisaille cette musique plongent l’auditeur dans la sinistre routine des tranchées : la boue malsaine de cet univers spectral colle aux accords et s’agglutine en insolites et fangeuses formations, et même si une fenêtre s’ouvre parfois sur le ciel, un sentiment de malaise tenace s’impose jusqu’à la fin. On vérifie à chaque mesure le talent du compositeur à trouver des formules sonores saisissantes pour représenter des faits matériels tout en se gardant d’une attitude purement imitative, comme dans le premier poème d’Owen (dans le « Requiem Aeternam ») : l’orchestre de chambre sait alors évoquer le « crépitement des fusils » et le « souffle des obus » avec une intensité convaincante mais éloignée de tout effet théâtral. Sans doute la septième partie, couronnant cette messe des morts d’un épilogue de résignation et de sérénité, fait elle figure d’aboutissement suprême (« Libera me »). Ce finale reprend certaines idées musicales ou liturgiques des parties antérieures et les conduit vers leur inéluctable issue. La phrase de délivrance s’élève au ténor dans une scansion rythmique menaçante. Les basses entrent sur une marche militaire contrefaite qui s’anime peu à peu, se mêlant aux rappels du Dies Irae, jusqu’à un immense climax (« Dies magna et amara valde »). Le calme se fait alors peu à peu, les sonorités froides et désincarnées de l’orchestre de chambre plantant le décor de cette « étrange rencontre » dans l’au-delà des deux soldats prétendument ennemis, avec le ténor pour narrateur. L’émotion qui se dégage de cette entrevue repose sur la simplicité des moyens. Les deux martyres répètent « Let us sleep now » et leur voix se fondent dans celle du chœur principal et du chœur d’enfants unis en un resplendissant « In Paradisum ». La prière apaisante finale est cependant démentie par un glas lointain et angoissé : nulle paix n’est définitivement acquise, et nous devons rester sur nos gardes… 

Il n’en reste pas moins qu’à l’inverse de l’opinion simpliste prévalente en France, la musique britannique est loin de se réduire à Britten. Le War Requiem a déjà été joué plusieurs fois à Paris, alors que d’autres pages tout aussi vitales de la musique pour soli, chœur et orchestre n’y ont jamais été exécutées : A Mass of Life et le Requiem (Delius), The Kingdom (Elgar), The Hymn of Jesus (Holst) ou même le somptueux Hymnus Paradisi (Howells). Donner l’un de ces chefs d’œuvres aurait contribué à une meilleure connaissance du patrimoine musical de nos amis d’outre-Manche (qui, eux, jouent la musique française) que cette programmation, méritoire mais routinière et peu imaginative, d’une œuvre relativement bien connue et qui n’a plus rien à prouver…

 

Michel Fleury

 

Repères

  • 1913

    naissance le 22 novembre à Lowestoft, sur la côte de la mer du Nord
  • 1918-1927

    apprentissage du piano et de l’alto
  • 1927

    étudie la composition auprès de Frank Bridge (à titre privé)
  • 1929-1932

    études de composition au Royal College of Music
  • 1937

    Variations sur un thème de Frank Bridge
  • 1938-1939

    Les Illuminations
  • 1944

    Peter Grimes
  • 1948

    fondation du Festival d’Aldeburgh
  • 1949

    Spring Symphony
  • 1954

    The Turn of the Screw
  • 1958

    Nocturne
  • 1959

    A Midsummer Night’s Dream
  • 1961

    War Requiem
  • 1969

    Owen Windgrave
  • 1976

    mort d’une crise cardiaque à Aldeburgh le 4 décembre