Dossiers - Romantique

Mozart Don Giovanni

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Avec don Giovanni, Mozart signe l’une de ses plus grandes partitions, aussi grandiose que terrifiante. Réalisant un savoureux mélange d’humour et de tragédie, il nous livre une version haute en couleur et non dénuée de violence du célèbre séducteur inventé par Tirso de Molina.

Après le succès des Noces de Figaro en 1786 à Vienne, Mozart entreprit en 1787 une nouvelle collaboration avec Lorenzo Da Ponte, pour répondre à une commande du Théâtre National de Prague. Il avait alors 31 ans, et, criblé de dettes, se trouvait à l’orée des années les plus dures de sa vie. Il ne se doutait probablement pas qu’il mourrait 4 ans plus tard. Pourtant cette période sombre vit la naissance de plusieurs de ses grands chefs-d’œuvre : Don Giovanni bien sûr mais également Così fan tutteLa Clémence de TitusLa Flûte enchantée et le RequiemDon Giovanni devait voir le jour le 14 octobre, lors du séjour de l’archiduchesse Maria Teresa à Prague, mais en raison du manque de répétitions, la création fut décalée au 29 octobre 1787. L’archiduchesse ne put donc pas voir l’œuvre, mais le public fut immédiatement conquis. Anecdote amusante, Giacomo Casanova, incarnation bien réelle du séducteur invétéré et ami de Da Ponte, assista à la représentation ! À Vienne, la reprise légèrement modifiée de l’œuvre connut un succès plus mitigé : « L’opéra est divin, et peut-être serait-il plus beau que Figaro, mais ce n’est pas une viande pour les dents de mes viennois » aurait déclaré Joseph II.

Le thème de Dom Juan était très à la mode à cette époque, il était même repris régulièrement dans des pièces de théâtre et des spectacles divers. Ce n’était donc pas une prise de risque de la part de Da Ponte lorsqu’il le proposa à Mozart. Le librettiste travailla d’après le texte de Molière mais également à partir de l’opéra Don Giovanni ossia il convitato di pietra de Giuseppe Gazzaniga, dont le livret avait été écrit par Giovanni Bertati, et s’inspira aussi de Tirso de Molina.

Dom Juan au fil des époques

Dom Juan est l’une des figures littéraires occidentales les plus fascinantes, apparue pour la première fois dans El burlador de Sevilla y convidado di pietra de Tirso de Molina en 1630. Le jeune andalou libertin s’affranchit de toute morale prônée par la société chrétienne dans laquelle il évolue. En enchainant les conquêtes amoureuses, il défie ainsi Dieu, et ne pourra y survivre. Cependant le personnage évolua au fil de ses réinterprétations : celui de Tirso de Molina est très conscient de faire des affronts à Dieu, en lequel il croit malgré tout. Il sait qu’il finira par lui rendre des comptes. Celui de Molière est détaché de toute croyance religieuse. Il ne croit qu’en la rationalité et remet en question la foi : « je crois que deux et deux sont quatre et que quatre et quatre sont huit » déclare-t-il. Son offense envers Dieu est donc plus grande, car elle n’est pas qu’une question de conduite mais de convictions. Il faut dire que les deux versions du personnage correspondent aux préoccupations de leurs auteurs : Tirso de Molina est un religieux, qui souhaite rappeler avec son œuvre les dangers d’une vie non respectueuse de Dieu. Molière quant à lui dépeint un personnage caractéristique du courant libertin très en vogue en France au xviie siècle. Il correspond à la fois à un style de conduite illustré dans la littérature érotique et à un courant de pensée, plaçant la liberté sur un piédestal et s’éloignant des codes moraux de l’aristocratie et notamment des croyances religieuses. L’opéra de Mozart se rapproche de la version de Molière, le personnage prônant avec conviction une vie de plaisirs sans craindre nul châtiment divin. Son besoin insatiable de cumuler les instants de plaisirs correspond aussi au style de vie insouciant de certains aristocrates de l’Ancien Régime, dont Da Ponte lui-même !

Don Giovanni est un « dramma giocoso », un genre qui mêle opera seria et opera buffa. On y retrouve des personnages de toutes les classes sociales, représentés par différents styles d’écriture : le langage de Masetto et Zerlina n’est pas celui de Donna Anna par exemple. Le mélange de comique et de tragique fait la force du dramma giocoso, et Mozart le magnifie dans Don Giovanni. D’un côté on apprécie les passages humoristiques (commentaires de Leporello, relation entre maitre et valet…) et les traits d’esprit, de l’autre on se laisse émouvoir par la grande humanité des personnages (douleur et colère de Donna Anna et Donna Elvira) et les tragédies de l’histoire (le meurtre du commandeur par Don Giovanni ouvre l’opéra tandis que sa propre mort le clôt). Le surnaturel des dernières scènes apporte une dimension inattendue, aussi théâtrale que terrifiante, lorsque la statue du commandeur se rend au banquet auquel l’a convié ironiquement Don Giovanni, pour l’emmener en Enfer.

La musique de Mozart est grandiose, à la fois brillante pour évoquer l’énergie de Don Giovanni et plus sombre pour dépeindre le Commandeur. L’ouverture annonce dès le départ la mort du protagoniste, et la scène du banquet lui répond pour achever l’œuvre.

Elise Guignard