Dossiers - XXe siècle

Gabriel Dupont Les Heures dolentes

Gabriel Dupont
Tenu par Fauré pour l’un des musiciens les plus doués de sa génération, Gabriel Dupont (1878-1914) a connu une gloire précoce avec ses drames véristes La Cabrera et La Glu. Ses deux grandes suites pour piano et son sublime Poème pour piano et quatuor à cordes apparaissent aujourd’hui comme ses gages de survie les plus sûrs.
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Mort prématurément de la tuberculose le jour de la déclaration de la guerre, Gabriel Dupont a laissé une œuvre forte, inspirée et d’une étonnante maturité. Dans le sillage des grands cycles pianistiques schumaniens, ses Heures dolentes et sa Maison dans les dunes rendent compte, dans un langage romantique nuancé d’impressionnisme, de l’émouvante expérience d’un artiste qui se sait condamné.

Plus qu’aucune autre, l’époque symboliste exalta l’étroite parenté de la beauté et de la mort. Beauté des jeunes mourantes et des fleurs qui se fanent (cf. le roman d’Élémir Bourges : Les Oiseaux s’envolent et les feuilles tombent, 1893), beauté du déclin et des ruines, souverains prestiges des progressives corrosions et des lentes décrépitudes : la maladie qui mine, l’amour qui se consume, les paradis artificiels qui dévorent (l’absinthe, l’opium, le haschich...). Jeunesse, amour et mort interfèrent en ces temps du Triomphe de la mort (titre de l’un des plus beaux romans de d’Annunzio), et la liste s’allonge, des artistes précocement fauchés : Tristan Corbière, Lautréamont, Maurice Rollinat, Guillaume Lekeu, Albert Samain... Ce sont les « avertis », comme les dénomme Maeterlinck qui leur consacre un chapitre du Trésor des humbles (1896). Même si leur mort est accidentelle, ceux qui mourront jeunes sont avertis, dès l’enfance, de leur destin précoce. Souvent ils se hâtent d’accomplir leur œuvre, conscients du peu de temps qui leur est laissé pour « montrer un peu de leur âme ». Cette hâte, certainement, Gabriel Dupont la connut, lui qui devait disparaître isolé dans une petite villa du Vésinet (Yvelines) au cours de la nuit fatidique du 1er au 2 août 1914.

Un malade très actif jusqu’au bout

Ce musicien âgé de 36 ans et déjà célèbre était l’une des étoiles montantes de l’Ecole française. Né à Caen dans un milieu modeste mais favorable à l’éclosion d’une vocation artistique (son père était organiste), il avait acquis un solide métier en étudiant de 1893 à 1903 au Conservatoire, suivant notamment les classes de composition de Massenet puis de Widor. Il recueillera aussi l’essentiel de l’héritage de Franck par l’entremise de Louis Vierne (l’un des derniers élèves du Maître), auquel le lie une étroite amitié. Scolarité couronnée en 1901 par un premier Second Prix de Rome, obtenu devant Ravel en personne. C’est alors que les premières atteintes de la tuberculose viennent assombrir le brillant avenir promis à un jeune homme alors plein de vitalité et d’allant. Veuve depuis 1901, sa mère le rejoint à Paris et ne le quittera plus, secondant avec un remarquable dévouement ce fils si doué. Leur existence se partagera entre de longues convalescences à la montagne ou à la mer (Hyères, Arcachon) et le pavillon acquis en 1904 au Vésinet, fruit des premiers succès. Il connaît en effet la célébrité avec ses opéras naturalistes qui lui valent d’être considéré comme le successeur de Bizet et de Massenet (La Cabrera (1905), La Glu (1908)). Il ne néglige pas pour autant la musique instrumentale et symphonique : Le Chant de la destinée (1908) pour orchestre, et deux grands cycles pianistiques (Les Heures dolentes, 1903-1905 ; La Maison dans les dunes, 1910) qui exploitent toutes les ressources du clavier pour exprimer l’humeur fantasque et les angoisses schumaniennes de leur auteur. L’isolement forcé du malade, rompu par la visite de rares amis, l’a en effet conforté dans la solitude et le repli sur soi. L’activité intense des années 1910-1911 indique peut-être une rémission du mal : ce que confirme l’allégresse et l’humour dru de son opéra comique La Farce du cuvier. De la même époque date l’admirable Poème pour piano et quatuor à cordes, sans doute l’une des plus belles pages de toute la musique de chambre. Dupont se concentre alors sur un grand opéra féérique oriental, Antar, programmé pour l’automne 1914. Ce sera son chant du cygne. Il reste actif jusqu’au bout et assiste aux répétitions quelques jours avant sa mort. Créée seulement en 1921 du fait de la guerre, l’œuvre gagnera les suffrages des pairs du disparu : Paul Le Flem, Charles Koechlin et Henri Collet.

Une maturité précoce

On a glosé à tort sur « l’accomplissement incomplet » auquel la maladie l’aurait condamné. Il était en réalité très exigeant et il détruisit celles de ses œuvres qu’il jugeait « de jeunesse ». Aucune évolution de style n’est perceptible entre Les Heures dolentes et La Maison dans les dunes ou le Poème. Dupont a atteint sa maturité artistique très tôt ; c’est sa fidélité aux règles traditionnelles qui lui a valu d’être traité d’« épigone n’ayant pas eu le temps de trouver une manière personnelle. » En fait, chez lui, le fond est plus important que la forme, et il est de ceux qui savent dire des choses neuves et fortes dans un langage issu de la tradition. Encore ce langage affecte-t-il des tours suffisamment individualisés pour que l’on identifie chez lui une sonorité personnelle au même titre que chez d’Indy, Ropartz ou Chausson. Il était alors difficile d’échapper à l’influence de Schumann, Wagner, Moussorgski ou Franck, et il est discutable de faire davantage grief à Dupont qu’à ses contemporains de s’appuyer sur de tels devanciers. Encore est-ce l’influence de Fauré qui est la plus sensible, de ce maître avec qui il n’avait pas étudié, mais qui le tenait pour « le musicien le plus doué de sa génération. » Un Fauré moins sophistiqué, plus direct et ne reculant pas devant la brutalité ou le barbarisme si les nécessités de l’expression le réclament. Telle est bien l’image qu’imposent les deux grands cycles pianistiques.

La mort rôde...

Ces deux suites sont étroitement associées : l’une, Les Heures dolentes, est un témoignage poignant des souffrances du jeune « averti » ; l’autre, La Maison dans les dunes, s’ouvre sur l’espoir et la sérénité d’une guérison. Au fil des 14 morceaux de la première s’accomplit une descente vers le « pays dont on ne revient pas » ; aux échos affaiblis de la vie des hommes se substituent de mystérieuses présences qui traduisent les forces occultes, le plus souvent maléfiques, qui pèsent sur la destinée. Les pièces n° 2 à 10 sont des notations impressionnistes glanées au fil des jours par le reclus. De menus événements apportent consolation et réconfort (« Une amie est venue avec des fleurs », « Des enfants jouent dans le jardin », « Coquetteries »), la « Chanson du vent » et celle de la pluie s’insinuent jusqu’à la chambre, les rumeurs de la ville et les carillons lointains parviennent de par-delà les toits, le soleil illumine le jardin. Mais l’emprise de l’au-delà s’étend: « La mort rôde » et son frôlement « doux et mystérieux » éveille l’angoisse avant qu’elle ne se retire sur la pointe des pieds. « Nuit blanche-hallucinations » est le point d’aboutissement : des cloches battent à toute volée les tempes fiévreuses du malade en proie à de macabres visions. Mais l’épilogue apporte la sérénité et ouvre sur la guérison. La Maison dans les dunes apparaît alors comme la continuation de la première œuvre : les « heures claires et sereines » d’une convalescence à Arcachon et d’une résurrection au contact de la nature consolatrice. Cependant, l’illusion se dissipe aux coups de boutoir des « Houles », pièce virtuose tenant lieu de vaste finale. Ici plane le sombre mystère de l’océan, dont il émane un effroi imposant la vision d’un être monstrueux matérialisant les hantises du musicien, ogre vorace avide d’engloutir les existences s’aventurant à sa portée. Assurément, la mort rôde également au détour des dunes, et dans le poignant épilogue, l’illusoire clarté se voile de brumes fuligineuses laissant pressentir la fin proche. Ainsi ces deux cycles inspirés, inclassables, à la fois réalistes, impressionnistes et expressionnistes, se referment-ils sur la plainte pathétique d’un « averti » marqué par un inéluctable destin.

Michel Fleury

Repères

  • 1878

    Naissance le 1er mars à Caen
  • 1893

    s’installe à Paris
  • 1893-1895

    suit en auditeur libre au Conservatoire les classes de Taudou (harmonie) et de Massenet (composition)
  • 1895

    reçu au Conservatoire, suit les classes de Guilmant (orgue) (1896-1897) et de Widor (composition) (1897-1903)
  • 1901

    premier Second Prix de Rome devant un jury où figure Maurice Ravel ; premières atteintes de la tuberculose
  • 1904

    La Cabrera (1901-1903) opéra sur un livret de Henri Cain remporte le prix de l’éditeur milanais Sonzogno (initié en 1889 par Cavalleria rusticana de Mascagni).
  • 1903-1905

    cycle de mélodies Les Poèmes d’automne, Les Heures dolentes
  • 1908

    La Glu, drame lyrique d’après Richepin ; poème symphonique Le Chant de la destinée
  • 1910

    La Maison dans les dunes
  • 1911

    La Farce du cuvier, opéra comique ; Poème pour piano et quatuor à cordes
  • 1912

    La Farce du cuvier triomphe au Théâtre de La Monnaie de Bruxelles
  • 1911-1913

    complète Antar, opéra féérique oriental créé le 28 février 1921 à l’Opéra de Paris
  • 1914

    meurt au Vésinet dans la nuit du 1er au 2 août