Dossiers - Musique ancienne

Francesco Cavalli Ercole amante

Francesco Cavalli
Compositeur, chanteur et organiste, Francesco Cavalli posa les bases du style lyrique vénitien.
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Longtemps oublié, rarement joué, Ercole Amante de Cavalli est pourtant un véritable chef-d’œuvre. Grandiose dans sa mise en scène, il est le sommet de l’opéra italien à machine.

En 1660, l’union du jeune Louis XIV et de l’infante d’Espagne Marie-Thérèse vient entériner le traité des Pyrénées, signé quelques mois plus tôt et concluant la paix entre la France et l’Espagne. Le cardinal Mazarin, meneur des négociations, souhaite pour cette occasion ce qui se fait de mieux en matière de divertissement. Il sollicite le compositeur Francesco Cavalli, grand représentant de l’opéra vénitien, alors au sommet de sa renommée. 

Une création difficile

Pour obtenir un opéra du célèbre compositeur, Mazarin va jusqu’à intervenir auprès de l’Ambassade de France à Venise ! Déjà âgé (il a alors presque 60 ans), Cavalli est d’abord réticent à entreprendre le voyage, mais finit par accepter l’offre, pressé par les diverses sollicitations. Arrivé à Paris, il commence la composition de son opéra Ercole amante, en collaboration avec le jeune Lully en charge de la composition des ballets insérés dans l’opéra. Pour l’occasion, Mazarin lance également la construction d’une vaste salle de spectacle dans le Palais des Tuileries : commandée à l’Italien Vigarani, d’une capacité de plusieurs milliers de personnes, elle permettra de monter de grandes pièces à machine. Mais loin d’être terminée pour les célébrations du mariage royal, la salle ne peut accueillir la création de l’œuvre monumentale de Cavalli. C’est donc un autre opéra du compositeur, Xerse, qui sera représenté le 22 novembre 1660 dans la galerie du Louvre. 

En mars 1661, la mort de Mazarin, fervent défenseur de l’art italien, n’arrange pas les affaires de Cavalli qui perd son soutien le plus précieux. La collaboration avec l’ambitieux Lully, voyant sans doute en Cavalli un rival, ne l’aide pas davantage. Malgré tout, Ercole amante est créé au Palais des Tuileries le 7 février 1662. Le succès n’est malheureusement pas au rendez-vous : à cause de l’acoustique déplorable de la salle, le public n’entend rien de la musique de Cavalli, perdue dans les bruits des machines et, qui plus est, chantée en italien. Au final, seuls les ballets de Lully, auxquels a d’ailleurs participé le roi, seront applaudis…

Un opéra à la gloire de la monarchie française

Composé en l’honneur du roi de France, l’opéra devait s’adapter au goût du public français : en cinq actes avec un Prologue, des sinfonie, de nombreux ensembles, des chœurs et des ballets en fin d’actes..., autant d’éléments que Lully reprendra dans ses futures tragédies lyriques. Le livret de Francesco Buti adopte une rhétorique et un goût de la métaphore rappelant le théâtre français. Pour la circonstance, un livret bilingue est imprimé avec une traduction versifiée écrite par Isaac de Benserade. Inspiré des Métamorphoses d’Ovide, l’argument est empli d’allégories et de symboles, et fait un parallèle manifeste entre Hercule et le jeune roi Louis. Délaissant son épouse Déjanire, Hercule cherche à séduire Iole, elle-même amoureuse de Hyllus, le fils du demi-dieu. Après moult péripéties, Déjanire parvient à faire revêtir Hercule d’une tunique destinée à le rendre fidèle. Celui-ci périt alors, brûlé par le vêtement magique, mais trouve la rédemption au Ciel où le Roi des Cieux l’unit à la Beauté.

Si la comparaison avec un demi-dieu séducteur et puissant est flatteuse pour le roi, les aventures du héros succombant à ses passions sont également une leçon de moral pour le jeune Louis éperdument amoureux de la belle Marie Mancini (la nièce du Cardinal Mazarin) à qui il a dû renoncer en faveur de la raison d’État. L’histoire lui rappelle ainsi les dangers de se laisser aller à la passion aveugle (même si, heureusement, tout se termine bien au Ciel pour Hercule déifié...).

Bien qu’adapté au goût des Français, Ercole amante est caractéristique de l’écriture de Cavalli. On y retrouve des récitatifs variés alternant déclamation et passages ariosos, du stile concitato dans les moments de désespoir, des lamentos d’une très grande force émotionnelle (le lamento de Déjanire « Misera, ahimè, che ascolto » par exemple), des duos d’amour languissants... Mais surtout, le livret offre de multiples prétextes à l’utilisation des machines : animation de statues, mer déchaînée, descente aux enfers, apparition des dieux et même d’un spectre…, le tout au milieu de somptueux tableaux mettant en scène palais, jardins, grotte du Sommeil et autres endroits fantastiques. 

Déçu de l’accueil que le public français a réservé à son opéra, Cavalli ne s’attarde pas plus longtemps à Paris. Le roi aura beau ordonner la reprise de l’œuvre à Pâques, le compositeur quitte la France amer, jurant de ne plus écrire pour le théâtre (il écrira malgré tout encore plusieurs opéras, qui comptent parmi ses plus belles œuvres). De son côté, le grandiose Ercole amante, jugé trop difficile à mettre en scène, va tomber dans l’oubli pendant plusieurs siècles, et la salle des Tuileries ne servira quasiment plus, excepté pour la tragédie-ballet Psyché, commandée par le roi dans l’unique but de réutiliser les décors d’Ercole.

 

Floriane Goubault