Dossiers Musicologiques - Musique ancienne

Händel Alcina

Händel
Compositeur anglais d’origine allemande, Händel voyagea beaucoup, nourrissant son style des différentes influences musicales européennes.
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Inspiré de l’Orlando Furioso de l’Arioste, Alcina fut le dernier triomphe de Händel dans le domaine de l’opéra italien. On y découvre un univers surnaturel où règnent sortilèges et illusions. Dépeints par une musique aussi envoûtante que l’île enchantée où se déroule l’action, les personnages se distinguent par leur relief. On pourra entendre le chef-d’œuvre dès ce mois-ci au Palais Garnier.

Après la faillite de la première Royal Academy of Music (1720-1729, destinée à promouvoir l’opéra italien), puis l’échec de la seconde (1729-1733), Händel se retrouve dans une situation difficile. Il doit notamment faire face à une compagnie rivale, l’Opera of the Nobility, qui n’hésite ni à débaucher plusieurs de ses chanteurs et collaborateurs (comme le castrat Senesino) ni à récupérer le King’s Theater de Haymarket qui accueillait jusque-là les productions du compositeur. De plus, le public londonien commence à se détourner de l’opera seria italien et lui préfère un opéra plus léger et en langue anglaise, à l’image de The Beggar’s Opera qui rencontre un succès incroyable à sa création en 1728.

Plus seul que jamais, Händel constitue alors une nouvelle troupe et s’installe au Covent Garden, un tout nouveau théâtre ouvert en 1732. C’est là qu’est créé Alcina, le 16 avril 1735 : l’opéra connaît dix-huit représentations et sera le dernier véritable succès de Händel dans le domaine de l’opéra italien. En effet, sa troisième académie ferme définitivement ses portes en 1737 et, à partir de 1741, le compositeur se consacre exclusivement à l’oratorio anglais grâce auquel il retrouve les faveurs du public londonien.

Même si divinités et événements surnaturels interviennent régulièrement dans les œuvres de Händel, Alcina est seulement le cinquième opéra (après Rinaldo, Teseo, Amadigi et Orlando) dont l’intrigue même tourne autour de la magie. Les machineries du Covent Garden permettent à Händel de déployer tout l’arsenal d’effets spéciaux requis pour ce type de sujet. C’est aussi la troisième fois (après Orlando et Ariodante) qu’Händel s’inspire du poème italien Orlando furioso de l’Arioste datant du xvie siècle. Le livret narre l’histoire de la magicienne Alcina qui utilise ses pouvoirs pour attirer les hommes dans son île enchantée et en faire ses amants. Mais une fois lassée de leur présence, elle les transforme en pierre ou en bête sauvage, les gardant éternellement prisonniers dans son royaume. Déguisée en homme, la fidèle Bradamante part à la recherche de son fiancé Ruggiero, pris au piège dans les filets de l’enchanteresse. Aidée de son précepteur Melisso, elle devra déjouer les plans d’Alcina et tromper la vigilance de sa sœur Morgana et d’Oronte, amant de Morgana et général d’Alcina. Sur l’île enchantée, les héros rencontrent également le jeune Oberto en quête de son père, lui aussi victime de la magicienne.

Une musique des enchantements

Une fois de plus, Händel compose une musique assurément envoûtante, à tel point que, ayant assisté à une répétition de l’œuvre, son amie Mrs Pendarves s’exclame que c’est « le meilleur qu’il ait jamais fait [...], c’est si beau que je n’ai pas de mots pour le décrire… Pendant que Mr Haendel jouait sa partie, je ne pouvais m’empêcher de l’imaginer en nécromancien au milieu de ses propres enchantements. » Véritable magicien des émotions, Händel peint en musique un remarquable portrait psychologique des personnages et de leur évolution tout au long de l’œuvre. Le chœur de l’acte I « Questo è il cielo di contenti » nous plonge directement dans l’atmosphère alanguie de l’île enchantée où l’on rencontre une Alcina éperdue d’amour pour Ruggiero : en écoutant la tendresse mêlée de soupirs de son air « Di’, cor moi », nul doute que la magicienne est véritablement amoureuse du héros, ce qui force la compassion du spectateur lorsqu’elle se verra abandonnée par son amant à l’acte suivant. Le récitatif accompagné qui clôt l’acte II (« Ah ! Ruggiero crudel »), suivi de l’air « Ombre pallide », trahit ainsi la solitude d’Alcina qui, écartelée entre son amour pour le chevalier et son désir de vengeance, n’arrive plus à se faire obéir des esprits infernaux. Désormais, elle ne peut que se résigner et pleurer sur son sort (« Mi restano le lagrime »). 

Ruggiero passe lui aussi par toute une palette d’émotions : tantôt fanfaron (« Di te me rido ») tantôt sentimental (« Col celarvi a chi v’ama un momento ») lorsqu’il est sous l’emprise d’Alcina, il se laisse aller au désarroi une fois les enchantements de la magicienne dissipés (« Qual portento mi richiama ») puis au doute lorsqu’il revoit Bradamante (« Mi lusinga il dolce affetto »). Finalement, il fait ses adieux aux douces illusions de l’île (« Verdi prati ») et repart conquérant, accompagné des cors, prêt à en découdre avec les monstres de la magicienne (« Sta nell’ircana »). Jugeant l’air « Verdi prati » trop simple pour son talent, le castrat Carestini aurait renvoyé la partition à Händel en déclarant qu’il ne le chanterait pas. Ce à quoi Händel aurait vertement répondu qu’il ne le payerait pas un sou s’il refusait de l’interpréter…

Si les autres personnages sont moins consistants (le couple Morgana/Oronte n’égale pas celui formé par Alcina et Ruggiero, et le personnage d’Oberto n’a vraisemblablement été rajouté au dernier moment que pour le jeune soprano William Savage), Alcina n’en reste pas moins l’un des plus grands chefs-d’œuvre de Händel, ayant définitivement acquis sa place dans le répertoire de l’opéra.

Floriane Goubault