Dossiers - Musique ancienne

Jean-Philippe Rameau La musique de scène

Jean-Philippe Rameau
Mort il y a tout juste 250 ans, Jean-Philippe Rameau (1683-1764) domine avec François Couperin le XVIIIe siècle français. Son corpus d’opéra fut curieusement oublié après sa mort avant d’être redécouvert au début du XXe siècle.
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Qu’on se le dise, 2014 sera l’année Rameau ! Après l’ouverture en fanfare en février à l’Opéra royal de Versailles, la folie ramiste gagne dès ce mois de mars les berges de la capitale avec pas moins de trois opéras à l’affiche. L’occasion de revenir sur un corpus – près d’une trentaine d’ouvrages – encore largement méconnu du grand public, bien que Platée ou Les Indes galantes aient légitimement conquis leur place sur les scènes lyriques internationales.

Rameau a consacré une place importante à l’opéra dans sa production musicale, bien qu’il ait abordé tardivement ce répertoire. En effet, pendant les cinquante premières années de sa vie, il n’a écrit que des pièces pour le clavecin, un recueil de musique de chambre, des motets et des cantates. Après avoir reçu de son père une solide formation d’organiste, Rameau va d’abord mener une vie d’artiste nomade.


A dix-huit ans, il suit comme violoniste un orchestre ambulant jusqu’à Milan, mais il revient vite en France pour tenir les orgues de différentes églises parisiennes et provinciales, sans rester longtemps au même endroit. Lors de son passage à Lyon vers 1713, on lui commande des œuvres de musique sacrée, puis à Clermont-Ferrand, il compose des cantates qui sont autant d’opéras en miniature, alors qu’il est dans le même temps plongé dans ses recherches sur la théorie musicale.


En 1722 la publication à Paris de son Traité de l’Harmonie réduite à ses principes naturels constitue un tournant dans sa carrière. Installé définitivement dans la capitale, Rameau a très vite les yeux rivés sur l’Académie royale de musique où il aimerait faire son entrée. Mais il lui faut un bon sujet d’opéra pour mettre en pratique sa conception renouvelée du répertoire lyrique.

Un opéra par an

Le poète et dramaturge Piron, originaire comme lui de Dijon, va l’aider de façon décisive. Il lui propose d’écrire les divertissements musicaux de ses comédies représentées tant à la Foire qu’à la Comédie Française et lui fait connaître de grands mécènes mélomanes : le prince de Carignan, le comte de Livry et surtout le fermier-général Le Riche de la Pouplinière. Ce dernier l’accueille dans ses salons et met à sa disposition un orchestre de haut niveau. Sans plus attendre, il fait représenter sa première tragédie en musique, Hippolyte et Aricie, à l’Académie royale de musique le 1er octobre 1733.


Rameau a cinquante ans et dès lors ne cessera plus de composer des opéras jusqu’à sa mort. Vont suivre en effet trente œuvres lyriques qui abordent tous les genres connus de l’époque : tragédie en musique, ballet héroïque, pastorale héroïque, comédie lyrique, comédie-ballet et acte de ballet. Ainsi Rameau composera en moyenne un opéra par an !


Pourtant, la création d’Hippolyte et Aricie va provoquer une querelle esthétique qui poursuivra Rameau tout au long de sa carrière. Il affronte d’abord les lullistes. En effet, si son premier ouvrage reprend la structure des tragédies de Lully, Rameau y insuffle une musique audacieuse et riche en conférant à l’orchestre un rôle plus important, aux chœurs et aux intermèdes dansés une place significative dans le déroulement de l’action dramatique, et aux solistes très souvent accompagnés par l’orchestre une meilleure caractérisation de leurs sentiments.

 

Prenons par exemple l’acte des Enfers dans son premier opéra. Rameau y a construit de grandes scènes enchaînant des récitatifs, des airs, des ensembles vocaux et des danses dans une même unité dramatique. Son expérience se poursuit avec le ballet héroïque Les Indes galantes (1735) qui, sous prétexte d’exotisme, va surprendre le public avec une tempête, un tremblement de terre, l’éruption d’un volcan et les premiers ballets sous forme de pantomime.


Rameau revient ensuite à la tragédie avec Castor et Pollux (1737), en abordant pour la première fois le thème de l’amitié fraternelle avec un style musical mêlé à une certaine douceur nostalgique qui diffère d’Hippolyte et Aricie. La première période lyrique de Rameau s’achève avec un nouveau ballet Les Fêtes d’Hébé (1739) aux accents d’une pastorale touchante, et une tragédie héroïque Dardanus (1739), son incontestable chef-d’œuvre dramatique débordant de musique, dont le sujet et la qualité du livret
furent diversement appréciés à la création, relançant de plus belle la querelle avec les lullistes. Mais Jean-Philippe Rameau, au-dessus de cette agitation, prépare imperturbablement sa consécration.

Le Compositeur du Roi

A l’occasion des célébrations du mariage du fils de Louis XV et de la victoire de la bataille de Fontenoy (1745), Rameau reçoit, à soixante- deux ans, le titre de compositeur de la Chambre du Roi et une pension. Il présente en cette seule année pas moins de quatre opéras tant à Versailles qu’à Paris, dont l’œuvre comique Platée, où il est question d’une nymphe disgracieuse faussement promise à Jupiter. Curieux sujet pour un mariage princier !


En cette même année, le voilà devenu, le temps d’une commande, un nou- veau Lully tandis que Voltaire, son librettiste du moment, joue à faire du Molière dans une comédie-ballet La Princesse de Navarre, avant que ce duo improbable ne se retrouve pour un ballet héroïque, Le Temple de la Gloire. Le Dauphin étant devenu veuf deux ans plus tard, on se tourne vers Rameau pour lui demander un nouvel opéra à l’occasion de son second mariage avec Marie Josèphe de Saxe. Qu’à cela ne tienne, le compositeur prolifique propose un ouvrage déjà dans ses cartons qu’il fait précéder d’un prologue pour la circonstance : Les Fêtes de l’Hymen et de l’Amour (1747). Le sujet original pour l’époque transporte le public dans l’Egypte des Pharaons avec notamment le débordement du Nil.


Les commandes à l’Académie royale de musique et à la Cour s’enchaînent. Ainsi pour la naissance du duc de Bourgogne, frère aîné du futur Louis XVI, Rameau présente une pastorale héroïque Acanthe et Céphise (1751) qui comporte une magnifique ouverture à programme et un orchestre somptueux dans lequel pour la première fois les clarinettes et les cors disposent d’une partie séparée.


Mais une nouvelle guerre esthétique éclate l’année suivante opposant cette fois-ci les partisans de la musique italienne à ceux fidèles au style français. Rameau en est atteint indirectement puisqu’il est remercié par son protecteur, La Pouplinière, attiré par le nouveau goût musical.

 

Qu’importe, Rameau est riche et célèbre. Cette « querelle des Bouffons » aussitôt terminée, il est sollicité de nouveau pour célébrer la naissance du duc de Berry (futur Louis XVI) et compose un acte de ballet La Naissance d’Osiris (1754). Ses opéras font l’objet de reprises, et Rameau en profite pour en remanier certains en les mettant au goût du jour, comme Castor et Pollux (1754) qui atteint une telle célébrité qu’il sera régulièrement donné jusqu’en 1785. Dans un dernier sursaut, Rameau a la force de composer à soixante dix-huit ans Les Paladins (1760), opéra drolatique avec une musique totalement renouvelée, puis un an avant sa mort, une ultime tragédie Les Boréades (1763), qui ne dépassera pas le stade des répétitions.

Une esthétique novatrice

A la différence des opéras de Lully, Rameau a tout d’abord renouvelé l’ouverture qu’il a libérée de sa forme binaire en lui donnant un format autonome de programme (Zoroastre, Acanthe et Céphise) ou de tableau annonçant la thématique de l’œuvre (Zaïs, Naïs). Sa deuxième innovation porte sur le prologue qui n’est plus dédié à la gloire du Roi et qu’il supprime définitivement à partir de Zoroastre (1749).


Par ailleurs, Rameau introduit une musique de transition entre deux actes pour maintenir l’intensité dramatique et meubler astucieusement les changements de décors à vue, comme le « bruit de guerre » dans la deuxième version de Dardanus (1744) ou « la suite des Vents » dans Les Boréades (1763).


La place de la danse dans la structure de ses ouvrages lyriques sera perçue comme une révolution à partir de sa collaboration avec Cahusac. Dès leur premier opéra commun, Les Fêtes de Polymnie (1745), ce librettiste ingénieux va lui fournir la matière à ses « ballets figurés », permettant à Rameau de démontrer que « la danse ne doit plus être un art d’apparat, mais une ressource essentielle au drame », selon l’expression du musicologue Thomas Soury.


De plus, prenant soin de confier à l’orchestre une couleur particulière, le compositeur dijonnais va chercher à mettre en valeur les timbres des instruments les plus divers tels que les petites flûtes dans le sommeil d’Anacréon, les bassons dans l’air de Télaïre dans Castor et Pollux et l’air de Dardanus dans son cachot, les clarinettes dans Acanthe et Céphise et Les Boréades, les cors dans Les Paladins, et enfin les percussions dans les ouvertures de Zaïs et Naïs.


De ce fait, l’écriture symphonique de Rameau n’a plus rien de commun avec les œuvres de ses prédécesseurs; elle se libère et trouve son épanouissement dans des danses plus autonomes et dans des pages instrumentales purement descriptives, allant de la tempête des Indes galantes à l’orage des Boréades.


S’il a su emprunter à l’esthétique italienne – ce qu’on lui a reproché toute sa vie – sa vivacité, sa séduction vocale et sa technique concertante, qu’il s’amusera d’ailleurs à parodier brillamment dans Platée, Rameau est resté malgré tout fermement attaché au style de l’opéra français, que continueront à défendre ses dignes successeurs, à commencer par Berlioz et Debussy.

Patrick Florentin

 

Platée

Comédie lyrique en un prologue et trois actes (1745)

L’œuvre : Commandée par la Cour comme La Princesse de Navarre (sur un livret de Voltaire) pour célébrer le mariage du fils de Louis XV, Platée est un ballet bouffon de la même trempe que Les Amours de Ragonde que Mouret écrivit pour le Carnaval. Ce choix plutôt incongru d’une nymphe disgracieuse séduite par Jupiter pour exciter et guérir la jalousie de Junon, peut surprendre mais il faut croire que l’on pouvait aussi s’amuser à la Cour. De par son style truculent et ses imitations musicales rarement égalées, Platée fut appréciée de tous y compris par les ennemis de Rameau comme Grimm et Rousseau.

L’intrigue : Le prologue montre Thespis qui invente la comédie en prenant comme exemple la jalousie de l’épouse de Jupiter : Mercure obtient l’appui du roi Cithéron pour jouer un méchant tour à Junon en se servant de la nymphe Platée. A l’annonce de Jupiter venu lui déclarer sa flamme, Platée laisse éclater sa joie avec son peuple des marais. Junon est un temps éloignée par Mercure tandis que Jupiter d’abord déguisé en nuage, en âne puis en hibou, paraît dans toute sa gloire. Momus ordonne une fête au cours de laquelle s’invite la Folie qui célèbre Platée. Celle-ci, au bras de Jupiter, attend l’Amour qui ne vient pas. Momus déguisé lui offre l’espérance sous les quolibets de la Folie. Jupiter guette l’arrivée de Junon pour finir la mascarade. Démasquant sa rivale, Junon rit de la supercherie et se réconcilie avec son époux tandis que Platée s’en retourne honteuse dans ses marais.

 

Castor et Pollux

Tragédie lyrique en un prologue et cinq actes (1737)

 

L’œuvre : Deuxième tragédie lyrique de Rameau, Castor et Pollux repose sur une histoire inédite d’amitié fraternelle. Créé en 1737, l’opéra fut révisé et représenté en pleine Querelle des Bouffons en 1754. Son succès fut immédiat et l’œuvre fut appréciée à un point tel qu’elle survivra à la mort de Rameau jusqu’en 1785, alors que Gluck triomphait à Paris. Si le premier acte fut entièrement réécrit, Rameau conserva l’essentiel de la musique de l’ouvrage initial pour les quatre autres, en gardant les situations contrastées entre les Enfers et le séjour des Ombres heureuses, le tremblement de terre et le ballet des Planètes. Gluck s’est souvenu de cette œuvre pour son Orfeo devenu Orphée et Eurydice.


L’intrigue : Pollux, épris de Télaïre, accepte qu’elle suive son frère Castor qu’elle aime. Mais Castor est tué dans un combat. Télaïre pleure son amant et implore Pollux d’intercéder auprès de Jupiter pour que Castor revive. Pollux sait qu’en sauvant son frère, il perd Télaïre pour toujours. Néanmoins, il obtient le retour de Castor, mais doit en échange prendre sa place aux Enfers. Secondé par Mercure, Pollux retrouve son frère dans le séjour des morts. Castor consent à revenir sur terre, mais pour une journée seulement, après quoi il reviendra délivrer Pollux. Face à Télaïre, Castor ne pense qu’à son frère prisonnier. Au moment d’annoncer son départ pour le rejoindre, un tremblement de terre annonce Jupiter qui fait se retrouver les deux frères devenus immortels tandis qu’un ballet des astres et des planètes célèbre la fête de l’Univers.

 

Les fêtes de l'hymen et de l'amour

Opéra-ballet en un prologue et trois entrées (1747)

L’œuvre : Créée à Versailles le 15 mars 1747 pour les secondes noces du Dauphin avec Marie-Josèphe de Saxe, l’œuvre fut reprise à Paris en 1748. Cet opéra injustement oublié contient pourtant de belles pages saisissantes comme dans Canope la scène du sacrifice et du débordement du Nil, comportant un double chœur à dix voix. Le librettiste Louis de Cahusac fournit de la matière musicale à Rameau dans cet opéra avec pas moins de sept ballets figurés intégrés dans l’action dramatique, une première pour l’époque.

L’intrigue : Prologue : l’Amour a déclaré la guerre à l’Hymen, mais constatant que celui-ci veut son triomphe, l’Amour s’unit à lui au milieu de réjouissances. Osiris : Un ballet gracieux destiné à séduire la reine Orthésie est ordonné par Osiris. La fête est interrompue par l’amazone Myrrhine qui tente de frapper Osiris. Orthésie s’interpose et avoue son amour pour Osiris dans une fête générale. Canope : Sur les bords du Nil, une fête se prépare en faveur de Canope qui aime en secret la nymphe Memphis. Or celle-ci est désignée comme victime pour le sacrifice qui doit ouvrir la fête. Au moment de mourir, le débordement de Nil annonce Canope qui délivre Memphis et lui avoue son amour. Aruéris: Le dieu des arts, Aruéris, préside les fêtes en l’honneur de sa mère Isis. La jeune nymphe Orie lui confie ses craintes et le dieu lui déclare son amour. Lors du concours qui est organisé, Orie chante pour son amant qui, en la couronnant, lui annonce leur hymen prochain.