Dossiers - Musique ancienne

Leçons de Ténèbres de la Semaine sainte

Leçons de Ténèbres
Les Leçons de Ténèbres de François Couperin font partie aujourd’hui des plus célèbres.
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Influencées par le chant italien et l’air de cour, les leçons de ténèbres connaissent en France un véritable âge d’or sous le règne de louis XIV. Néanmoins, la mise en musique des lamentations de l’office des ténèbres commence dès le XVIe siècle, dans le style polyphonique de la renaissance.

L’office des Ténèbres désigne la réunion des matines et des laudes les trois derniers jours de la Semaine Sainte (Jeudi, Vendredi et Samedi). Célébrées tardivement la nuit, l’habitude fut prise de les déplacer à l’après-midi du jour précédent afin de permettre aux fidèles d’assister à l’office à cette occasion. Riche de symboles, l’office des Ténèbres doit son nom à son cérémonial bien réglé : chaque psaume récité voit l’extinction d’un des quinze cierges posés sur un chandelier triangulaire. La fin de l’office est ainsi célébrée « in tenebris », dans une atmosphère propice au recueillement des fidèles. Les textes de la cérémonie (psaumes, verset et leçons avec leur répons), variables jusqu’au xvie siècle, sont fixés au moment du Concile de Trente (1545-1563). Les trois premières leçons des matines sont centrées autour des Lamentations de Jérémie relatant la destruction du Temple de Jérusalem et l’exil à Babylone. Constituées de cinq chapitres, dont les quatre premiers sont acrostiches (chaque verset est précédé d’une lettre hébraïque selon l’ordre alphabétique), elles sont récitées sur un ton psalmodique spécifique, le tonus lamentationum. La portée symbolique et émotionnelle qui se dégage des Lamentations explique leur succès auprès des fidèles ainsi que des compositeurs. Des mises en musique polyphoniques de ces textes (la plupart à quatre voix, homorythmiques et syllabiques) apparaissent ainsi dès le xve siècle, bien qu’il soit difficile de déterminer si elles sont destinées à la liturgie ou bien si elles sont seulement des pièces isolées comme des motets fondés sur un seul verset. Publiées dans différents recueils (Petrucci, 1506 ; Attaingnant, 1534), leur nombre s’accroît au cours du xvie siècle avec les œuvres de Palestrina, Lassus ou encore Morales, Byrd et Tallis. 

Gesualdo, l’inclassable

À l’aube du baroque, la polyphonie renaissante est délaissée au profit de la monodie accompagnée, jugée plus propre à dépeindre les passions de l’âme. Cependant, de nombreux compositeurs écrivent toujours dans le stile antico. C’est le cas de Carlo Gesualdo qui publie en 1611 son dernier volume de musique religieuse, Responsoria et alia ad Officium Hebdomadae Sanctae spectantia. En dépit d’une vie privée sulfureuse, Gesualdo était un homme profondément croyant. Destinées à des dévotions privées, ses Responsoria mettent en musique l’ensemble des répons de l’office des Ténèbres (soit 27 pièces au total). Relatant la Passion de Jésus dans un style méditatif, les répons de la Semaine Sainte étaient tout indiqués pour inspirer Gesualdo qui voyait sans doute dans les souffrances du Christ un écho à ses propres tourments intérieurs. À six voix, alla breve (en valeurs longues), dans un style posé qui tranche avec l’animation de ses madrigaux, les Responsoria n’en possèdent pas moins certaines caractéristiques des pièces profanes du compositeur : mélismes, figuralismes, harmonies audacieuses…, Gesualdo utilise toutes les techniques rhétoriques afin de dramatiser son discours et décrire musicalement chacune des phrases du texte. Il adopte un style imprévisible, libre dans la conduite des voix qui peuvent procéder aussi bien par grands sauts d’octaves que par progressions chromatiques. Loin de consoler le fidèle et de transcender sa douleur, ces pièces expriment davantage la crainte du pécheur. Alors qu’à la même époque Monteverdi publiait ses Vêpres dans le nouveau style monodique, Gesualdo propose ici un mélange entre le style antique de Palestrina et l’expression des affects propre au baroque. Un « nouvel esprit dans une forme traditionnelle » dira le musicologue Hubert Meister. 

Lambert, le précurseur

En France, les débuts des leçons de Ténèbres en tant que genre bien spécifique restent difficile à déterminer. Entre 1600 et 1650 ne subsistent que les Lamentations de Guillaume de Bouzignac : à trois voix, dans un style encore polyphonique mais alternant avec des passages solistes monodiques, elles présentent une basse non chiffrée qui témoigne de l’influence italienne. Cependant, ces pièces ne peuvent à elles seules faire le lien entre les compositions polyphoniques du xvie siècle et la floraison d’œuvres qui verra le jour après 1650. D’après les sources existantes, c’est à Michel Lambert que l’on attribue la paternité des leçons de Ténèbres monodiques. Principalement connu pour ses airs de cours, il publie deux cycles de neuf leçons (vers 1662 et 1689) pour voix de dessus et basse continue, dans lesquelles il mêle à la tradition grégorienne les caractéristiques de l’air profane : un chant souple et déclamé, très orné en particulier dans les diminutions. Il y apporte également l’expressivité de la musique italienne (dont il doit sans doute la connaissance à son maître, Pierre de Nyert) en illustrant le texte par des figures musicales évocatrices. Maître de chant reconnu, Lambert se crée un style d’écriture et d’interprétation vocale très personnel vivement apprécié (« chanter à la Lamberte » était à l’époque un compliment admiratif). 

La présence du roi et de sa cour aux offices des Ténèbres fait de ces cérémonies religieuses de véritables événements mondains, narrés dans les gazettes de l’époque. Les œuvres de Lambert ne sont alors que les prémices d’un véritable engouement pour les leçons de Ténèbres, qui perdurera jusqu’à la mort de Louis XIV en 1715.

Couperin, l’âge d’or

Parmi les nombreuses leçons de Ténèbres composées entre 1650 et 1715, on ne peut manquer de citer les leçons de Charpentier, le plus prolifique du genre avec 31 leçons et 19 répons. Il est, jusqu’à preuve du contraire, le premier à inclure d’autres instruments que ceux de la basse continue (violon, flûtes…) à qui il confie des ritournelles, et initie un véritable style français très mélismatique, influencé par l’air de cour. De nombreux autres compositeurs contribuent au genre tels que Lalande ainsi que François Couperin. C’est entre sa nomination en tant qu’organiste du roi en 1693 et la mort de Louis XIV en 1715 que Couperin compose l’essentiel de sa musique sacrée. Publiées entre 1713 et 1717, seules les trois leçons pour le Mercredi ont survécu, même si la préface du recueil nous confirme la composition des six autres : « Je composai il y a quelques années trois Leçons de Ténèbres pour le Vendredi saint, à la prière des Dames religieuses de L[ongchamp], où elles furent chantées avec succès. Cela m’a déterminé depuis quelques mois à composer celles du Mercredi et Jeudi ». Elles sont écrites pour une et deux voix et basse continue, et Couperin ajoute que « si l’on peut joindre une basse de viole ou de violon à l’accompagnement de l’orgue ou du clavecin, cela fera bien ». Le compositeur adopte un style plus sévère, moins mélismatique que Charpentier et Lalande : fidèle au tonus lamentationum dans l’incipit « Lamentatio Jeremiae Prophetae », les vocalises sont limitées aux lettres hébraïques qui donnent l’impression d’être improvisées. Les versets sont ensuite traités dans un style allant du récitatif déclamé à l’air, dans lesquels Couperin use de modulations expressives (notamment des passages de majeur à mineur) et d’une harmonie très libre pour installer différents climats, tantôt sombres et tantôt lumineux.

Entre 1750 et 1790, le genre des leçons de ténèbres connaît une période de déclin puis de renouveau, avant de tomber en désuétude après le XVIIIe siècle.

 

Floriane Goubault