Dossiers Musicologiques - Musique ancienne

Rameau Zoroastre

Rameau
On ne sait pas si Rameau était franc-maçon, mais il fréquentait des cercles d’intellectuels et d’artistes qui l’étaient.
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Avec Zoroastre, Jean-Philippe rameau signe une œuvre mêlant la mode de l’exotisme à une réflexion philosophique nourrie des idéaux de la franc-maçonnerie. Au théâtre des Champs-Élysées, on pourra entendre la première version de l’œuvre.

Zoroastre fut la quatrième tragédie lyrique de Rameau, fruit d’une nouvelle collaboration avec le librettiste Louis de Cahusac. Les deux hommes avaient déjà travaillé ensemble sur plusieurs ouvrages lyriques, notamment Les Fêtes de PolymnieNaïs créé quelques mois avant ZoroastreLes Fêtes de l’Hymen et de l’Amour et Zaïs. On percevait déjà le thème maçonnique dans les deux dernières œuvres nommées, thème qui serait présent une nouvelle fois avec Les Boréades.

Le synopsis de Zoroastre oppose deux duos de personnages. Du côté de la vertu se trouvent Zoroastre, instituteur des mages, et Amélite, héritière légitime du trône de la Bactriane, qui sont amoureux l’un de l’autre. Le côté sombre est représenté par Abramane, délaissé par Amélite, et Erinice, princesse éprise de Zoroastre, qui souhaitent se venger de ceux qui les éconduisent en mettant Erinice sur le trône. Après bien des péripéties, le bien triomphe…

Historiquement, Zoroastre (ou Zarathoustra) fut un prêtre qui réforma la religion mazdéenne iranienne, à une date inconnue à ce jour, donnant ainsi naissance au zoroastrisme. Au cœur de ses croyances se trouve le combat du bien contre le mal, le premier incarné par Ahura Mazda, le second par Ahriman (dans l’opéra, Abramane est « Grand-Prêtre d'Ariman »). Au xviiie siècle, on ne pouvait avoir en France une connaissance poussée du zoroastrisme, mais on en avait un aperçu grâce à quelques textes et aux récits de voyageurs, et de fait, Zoroastre était une figure historique très présente dans le milieu culturel. On retrouvait déjà le personnage dans Sémiramis de Destouches et Mozart y ferait référence avec son Sarastro de la Flûte enchantée quelque temps plus tard. 

Lumière et ténèbres

Le zoroastrisme pouvait séduire au xviiie siècle car il recoupait certains idéaux de l’époque. Les Francs-maçons le prenaient pour modèle, partageant une même vision de l’opposition entre la lumière et les ténèbres, de la connaissance face à l’ignorance et l’obscurantisme. Le zoroastrisme pouvait se rattacher aussi aux idées des philosophes des Lumières, en particulier à la croyance que Dieu a créé le monde mais n’interfère pas dans son déroulement, l’homme étant responsable de la bonne marche des choses et devant assurer le triomphe du bien par la raison. Cahusac, grand intellectuel qui rédigea de très nombreux articles de l’Encyclopédie et fut secrétaire des Commandements du grand maitre de la Grande Loge, était intéressé par ces réflexions. Il reprit plusieurs piliers du zoroastrisme dans son livret, comme la lutte entre bien et mal mais aussi le culte du soleil et le cadre géographique de la Bactriane, pour faire passer ses propres convictions. Il y colla aussi d’autres idées des Lumières comme un éloge de l’innocence, de la paix, de la beauté de la nature à l’image de la bienveillance de Dieu, amenant ainsi le thème du « bon sauvage » qui serait rendu célèbre quelques années plus tard par le Discours sur les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Rousseau. 

Sur le livret de Cahusac, Rameau composa une musique mettant en relief l’opposition du bien et du mal, et ce, dès l’ouverture, qui est la première ouverture « à programme » dans une tragédie lyrique. Dans tout l’opéra, l’harmonie, l’orchestration et les choix de tessitures accompagnent le message de l’œuvre : les ténèbres sont figurées par des instruments graves comme les bassons, et Abramane a une voix profonde de basse-taille. À l’inverse, la lumière est illustrée par les flûtes et Zoroastre a une voix brillante de haute-contre. La partition mêle savamment sections instrumentales, ballets et pantomimes, les récitatifs s’enchainant aux airs de manière parfaitement fluide. Il faut dire que, Rameau ayant commencé sur le tard à composer des tragédies lyriques, il était alors au sommet de sa gloire et avait atteint sa pleine maturité artistique.

À sa création en 1749 à l’Académie Royale de Musique, Zoroastre reçut pourtant un accueil mitigé, une partie du public et de la critique adhérant d’office à l’art de Rameau si admiré à l’époque (Jean Le Rond d'Alembert considérait même Zoroastre comme l’un des plus grands chefs-d’œuvre de Rameau), une autre partie restant déroutée par l’absence de prologue chanté et l’abandon des thèmes antiques usuels, sans parler des intrigues amoureuses laissées au second plan. Beaucoup de spectateurs virent d’un meilleur œil le Carnaval du Parnasse de Mondonville, un ballet héroïque au sujet bien plus badin donné en même temps que Zoroastre. Rameau retravailla avec Cahusac sur une deuxième version de son opéra plus conforme aux attentes du public, modifiant trois actes sur cinq. Créée en 1756, celle-ci connut davantage de succès. Tombée dans l’oubli quant à elle, la première version est sortie de l’ombre depuis peu et mérite d’être redécouverte. 

Élise Guignard