Dossiers - Romantique

Richard Strauss Vier letzte Lieder

Richard Strauss
Maître incontesté de l’opéra et du poème symphonique, Richard Strauss domine de sa puissante stature le début du XXe siècle.
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D’une sereine plénitude, cet épilogue à une longue vie de création amorce la transfiguration entrevue 60 ans plus tôt par un précoce chef-d’œuvre.

Chez certains compositeurs, la vieillesse s’accompagne d’un adoucissement du style et d’une fluidité accrue de l’écriture, épure et stylisation venant consacrer la maîtrise suprême et résumer la science accumulée au fil des ans. Les dernières œuvres de Richard Strauss sont l’illustration parfaite de cette tendance à la clarification et à la pureté du style et elles incarnent avec une magistrale plénitude cet idéal de force tranquille d’un artiste parvenu au faîte de ses capacités créatrices. On a parfois qualifié de « néo-classique » cette dernière période entamée après la seconde guerre mondiale ; en réalité quoi de plus romantique que les Métamorphoses ou le Double concerto ? Depuis le Chevalier à la rose, et sans abdiquer son généreux lyrisme, l’art de Strauss tend à une stylisation synthétique, ordonnant suivant de claires perspectives la profusion fantasque et romantico-baroque d’un maître cultivant systématiquement l’acrostiche décorative dont les entrelacs finissent par tisser une jungle si touffue qu’en son sein l’auditeur peine à trouver un peu d’air. Les opéras « antiques », tempérant graduellement la mainmise de Dionysos au profit d’Apollon, sont autant d’étapes vers cette dernière manière, et l’admirable conclusion de Daphné, avec sa voix dans le lointain, laisse pressentir l’ultime chef d’œuvre : les Quatre dernier lieder, miraculeux chant du cygne venu sous la plume un an à peine avant le terme. 

Un sublime chant d’adieu 

Lorsqu’il en reprit la composition (entamée deux ans plus tôt fin 1946 avec la première esquisse de Im Abendrot, sur un texte d’Eichendorff), Strauss sortait d’une période difficile. Il s’était éloigné de l’Allemagne vaincue et en ruine pour se réfugier en Suisse (à Baden, Lausanne, Lugano, Montreux) ; des polémiques avaient éclatées à propos de son attitude pendant le IIIe Reich (alimentées par un reportage perfide de Klaus Mann) et la chambre de dénazification de Garmisch avait ouvert une action contre lui. En juin 1948, la non-culpabilité du musicien fut enfin reconnue, ce jugement lui rendant suffisamment de sérénité et de liberté d’esprit pour mener le cycle à son terme. Ayant enfin achevé l’orchestration de Im Abendrot peu de temps avant le verdict, il ajouta à celui-ci trois nouveaux lieder, sur des poèmes d’Hermann Hesse cette fois. C’est en 1947 que Strauss avait découvert la poésie de cet écrivain, plus connu par ses romans, qui vivait alors lui aussi en Suisse et avait reçu le prix Nobel de littérature l’année précédente. Au cours de l’été 1948 virent ainsi le jour trois autres grandes mélodies avec orchestre : Frühling (18 juillet), Beim Schlafengehen (4 août) et September (20 septembre). Elles étaient respectivement dédiées à des amis fidèles qui ne l’avaient pas abandonné dans la tourmente : au compositeur, musicologue et critique bâlois Willi Schuh, avec lequel il s’était lié dès 1936 et qui lui consacra un ouvrage de fond resté inachevé, à son banquier suisse, Adolf Jöhr et à la cantatrice Maria Jeritza qui l’avait toujours soutenu en Amérique lors des polémiques (« À ma chère Maria, cette dernière rose »). Im Abendrot était dédicacé à Ernst Roth, son nouvel éditeur (Boosey & Hawks), devenu un ami à la suite d’un voyage à Londres pour diriger ses œuvres en 1947. Mais sans doute la véritable destinataire du nouveau cycle est-elle Pauline, la femme bien aimée, fidèle compagne de toute une vie et elle-même remarquable chanteuse. Ce que suggère le texte d’Eichendorff, qui évoque un vieux couple qui, ayant traversé les vicissitudes de la vie « la main dans la main », est parvenu en un vallon paisible au crépuscule. Ils sont tous deux bien las dans le calme du soir : toute cette sérénité ambiante n’est-elle pas, déjà, la mort ? Le cycle des saisons, le soir qui tombe, la fin de l’été (September) : les autres mélodies confirment le statut de chant d’adieu des Quatre derniers lieder. La musique autant que les textes sont imprégnés de la sérénité, de l’acceptation et de la plénitude au terme d’une vie richement remplie. La première mélodie (Frühling) proclame l’éternel retour cher à Nietzsche, le renouveau permanent de la vie ; elle tempère la tristesse inhérente à tout adieu et éclaire le cycle entier de sa note réconfortante. La voix de soprano prend son envol sur le riche tapis décoratif du grand orchestre (bois par trois) qui commente minutieusement les images des textes (trilles d’oiseau printaniers, sereine plénitude de la nature évoquée au travers d’une fresque orchestrale prolongeant Daphné). La combinaison d’une généreuse ligne vocale et de l’harmonie chaudement cuivrée des cors est un hommage supplémentaire à Pauline et au père révéré, célèbre corniste de l’orchestre de Munich. À la fin d’Abendrot, Strauss cite le thème de la transfiguration de Mort et transfiguration, réaffirmant ainsi l’accomplissement de l’âme dans la mort. Cette plénitude métaphysique et cet équilibre divin réclamaient des interprètes à leur mesure : conformément aux vœux de Strauss, c’est Kirsten Flagstad qui en assura la création, à l’Albert Hall de Londres, le 22 mai 1950. Furtwängler dirigeait le Philharmonia. Le concert et son enregistrement étaient financés par l’infatigable mécénat musical du Maharajah de Mysore.

 

Michel Fleury